UN ALLER-SIMPLE POUR NEW-YORK
Par Leia

 

Chapitre 5

Définition de la loque humaine : personne privée d'énergie... 

Je m'étonnais devant la définition simplifiée de mon état d'esprit.  Comment pouvait-on résumer en si peu de mots le désastre moral qui m'habitait depuis douze jours ??? De toute façon, rien ne pouvait caractériser le champ de ruines qu'était devenue mon existence. Je n'étais plus qu'une coquille vide dont le coeur meurtri persistait à battre, mais dont l'âme dévastée faiblissait de jour en jour, au point d'envier les pauvres malheureux en phase terminale...

Douze jours que je n'avais aucune nouvelle de lui (sans chercher à en avoir d'ailleurs...), douze jours de détresse intense, de désespoir insondable, de mal-être physique et moral qui ne me laissait aucun répit. Les premiers jours, je n'avais pu y croire, sursautant à la moindre sonnerie de mon portable tant j'étais convaincue qu'il allait me rappeler. Le silence qui en résultait n'avait fait qu'accroître mes incertitudes et mes espérances. Il ne pouvait pas m'abandonner ainsi !!!... Pas Lui!... Paradoxalement, j'espérais ne pas avoir à le croiser dans les couloirs, situation des moins probables, sachant que son bureau se trouvait trois étages au dessus du mien et qui plus est, à l'autre extrémité de l'immeuble. Pour tout dire, je craignais par dessus tout de le rencontrer dans le hall d'entrée au moment de mon arrivée ou de mon départ de l'agence, ce qui ne s'était heureusement pas produit jusqu'à présent. Cette éventualité me terrorisait au point de me faire traverser les lieux à une vitesse fulgurante, comme lors d'une envie pressante : je regardais droit devant moi, fixant l'ascenseur, priant le ciel de ne pas avoir à l'affronter. J'en serais morte sur place de toute manière !... Comment survivre à sa présence indifférente à la mienne, à son regard translucide qui m'aurait évitée comme si je n'étais devenue qu'un vulgaire graffiti sur le mur, à son embarras de me trouver à ses côtés, alors que tout mon être aurait hurlé de colère et de douleur, tant la blessure était profonde et vivace, malgré les efforts démesurés que j'employais à l'oublier... 

Mes journées s'écoulaient vides de sens. Tel un automate, j'effectuais mes tâches sans réfléchir, incapable de me souvenir en rentrant le soir de ce que j'avais fait. Je ne voulais pas penser, m'efforçant de contenir la moindre esquisse de réflexion. Penser me ramenait obligatoirement à lui, et je voulais au moins, même un fugace instant, ne pas éprouver cette souffrance insupportable qui me détruisait intérieurement. 

Pourtant, comme toutes jeunes filles de mon âge, j'avais déjà fait l'expérience de la rupture avec un être aimé. Cependant, à ce moment là, bien que mon chagrin fut sincère, j'avais constaté avec soulagement la rapidité de la guérison. Mais à présent, je me demandais si je parviendrais un jour à me remettre de ce chaos qui avait bouleversé ma vie. Plus rien ne m'intéressait, je me sentais lasse de vivre, je me trouvais moche, insignifiante. N'ayant plus d'appétit, je frisais le poids plume d'une anorexique. J'avais perdu tout courage, toute estime de moi-même, je détestais tout ce que j'étais. Quelle importance aurais-je pu avoir alors que celui que j'aimais, celui à qui j'avais confié toutes mes forces et mes faiblesses, m'avait rejetée aussi brutalement ?

J'attendais avec impatience la fin de mon stage pour pouvoir m'enfuir de l'autre côté de l'océan, espérant sans aucune certitude que la distance physique éloignerait aussi la douleur insoutenable qui possédait continuellement mon corps et mon âme. Le lendemain de ma rupture, j'avais supplié ma responsable d'écourter ma période de stage, ce qu'elle avait bien entendu refusé sans aucune pitié ! Grâce à elle, je vivais ces deux dernière semaines comme véritable supplice. Quand finalement le jour de mon départ arriva, ce fut avec soulagement que j'allais la voir dans son bureau afin de la saluer. Elle écouta en silence les quelques phrases de remerciements polis que j'avais préparées, puis m'invita à m'asseoir.

- Je ne vous cacherai pas, Pauline, d'être au courant de votre situation!... - m'assena-t-elle avec, je l'aurais juré, un certain cynisme - Bien que je ne sois pas d'une nature très curieuse, la mine misérable que vous affichez ces derniers temps me laisse supposer que l'on ne vous a pas ménagée... Je n'aurai qu'un conseil à vous donner : laissez votre vie privée derrière la porte close de votre appartement. Nul n'a besoin de la connaître ! En vous laissant aller ainsi, vous n'apitoyez personne et ne faîtes qu'attiser les mauvaises langues qui se réjouissent de la détresse d'autrui.

- Je n'ai jamais cherché à attirer l'attention !... - bredouillai-je, les larmes aux yeux.

- Secouez-vous ma fille !!! Ne vous terrez pas dans votre malheur et relevez la tête, le plus haut possible. Faîtes front, soldat !!! Vous êtes un de mes meilleurs éléments, et je ne vais pas vous laisser tout gâcher pour un jeune crétin qui n'est pas fichu de reconnaître en vous l'être d'exception que vous êtes!...

J'ouvrai des yeux grands comme des soucoupes.

- Mais Kimberley !... Je croyais... Du moins, j'étais sûre... Que vous me détestiez !...

Sa voix se fit plus ferme comme pour cacher son embarras. 

- Exiger de vous le meilleur ne veut pas dire que je ne vous apprécie pas.... Vous avez un grand talent, Pauline, et vous mettez aussi beaucoup de coeur à l'ouvrage. Il ne vous manquait plus que la rigueur que votre jeune âge a tendance à sous-estimer. Je voulais que cela s'imprègne dans votre petite tête, et je crois y être parvenue puisque la qualité de votre travail n'a pas souffert de votre état dépressif. C'est preuve d'une grande force morale, croyez-moi. Vous n'en êtes peut-être pas consciente en ce moment mais je puis vous assurer que vous sortirez grandie de cette épreuve, vous en serez plus forte. Le bout du tunnel est plus proche que vous ne le pensez. 

Le discours optimiste de mon interlocutrice eut sur moi l'effet contraire. A la fois émue et stupéfaite de cette compassion inattendue, j'éclatai en sanglots, indifférente aux regards intrigués de mes collègues, certains rapprochant leur siège, sans discrétion aucune, pour mieux écouter notre conversation...

- Tssst! Tssst!... Pleurez un bon coup, Pauline, mais dîtes-vous qu'à un moment ou un autre il vous faudra réagir, le plus tôt sera le mieux. Vous êtes au seuil d'une éblouissante carrière, ne vous consacrez qu'à elle à présent, et vous verrez que bien vite cet abruti ne sera plus qu'un mauvais souvenir.

J'aurais bien voulu la croire !... - me dis-je intérieurement tout en pressentant que la mise en pratique serait des plus laborieuses. 

Je m'apprêtai à me lever et à rejoindre mon poste quand ma responsable m'interpella une dernière fois.

- J'aurais souhaité que vous restiez parmi nous, Pauline... Nous aurions pu réaliser des choses formidables avec vous dans notre équipe.

Je secouai la tête négativement.

- Je regrette, c'est au dessus de mes forces... - reniflai-je - Mais je vous remercie de la confiance dont vous me témoignez... Dans d'autres circonstances, j'aurais pu...

- Attendons alors qu'elles soient plus propices ! - m'interrompit-elle en se redressant, une main amicale tendue vers la mienne - Il y aura toujours du travail pour vous ici... Bonne chance !...

Bouleversée, je ne pus qu'émettre un grognement en guise de remerciement et lui serrai la main avec effusion. Un coup de téléphone vint mettre un terme à notre discussion. Le fauteuil sur lequel l'illustre postérieur de Kimberley était posé pivota de côté. Son profil anguleux fixait le mur en face d'elle, s'agitant au rythme de la conversation visiblement passionnante qu'elle entretenait avec son interlocuteur. J'émis un timide "good-bye" qu'elle me renvoya d'un salut de la main distrait. Elle était déjà passée à autre chose manifestement... Je repartis alors vers mon bureau récupérer le restant de mes affaires, saluai les quelques collègues de travail encore présents, et m'en allai, sans un regard derrière moi. Les paroles de Kimberley m'avaient revigorée. Elle avait raison, je devais me secouer et cesser de m'apitoyer sur mon sort. Personne ne pourrait le faire à ma place. Je sortis de l'ascenseur d'un pas plus leste et rejoignis Nila qui m'attendait dans le hall du rez-de-chaussée.

- Eh bien, tu es si contente que cela de nous quitter ?!! - s'écria-t-elle en m'apercevant, un soupçon de déception dans la voix.

Je me surpris à sourire.

- Tu ne vas pas le croire ! J'ai eu droit à un speech moralisateur de Kimberley qui m'a remis les idées en place !

- Sans blague !!!

Devant l'air ahuri de mon amie, je m'empressai de lui raconter cette conversation. A mesure que je lui répétais les paroles encourageantes dont j'avais fait l'objet, je sentais mon coeur s'alléger, et le poids qui oppressait ma poitrine et gênait ma respiration depuis des jours, se faire plus discret. Mettre des mots sur mes états d'âme et les prononcer me soulageait. Je me sentais bien mieux, comme émergeant d'un mauvais rêve. Cette paix intérieure fut malheureusement de courte durée... Une vision cauchemardesque vint succéder à cette euphorie, quand, par je ne sais quelle force étrange, ma tête émit l'exigence de tourner de côté. Etait-ce en raison du regard subitement embarrassé de Nila ou un sixième sens aiguisé qui m'avait interpellée, toujours est-il que je me retrouvai tétanisée devant l'horreur qui se déroulait sous mes yeux : à l'extérieur, derrière les portes vitrées, se tenait William... son bras posé autour des épaules d'une jeune blonde, très élégante, visiblement sous effet d'hypnose. Riant aux éclats, sa tête à elle bascula en arrière tandis qu'il se rapprochait d'elle et posait un tendre baiser sur son front. Suffocante, tremblante, à la limite de l'évanouissement, j'observais la scène dans un état second. Ce ne pouvait être réel !... C'était moi qui aurait dû me trouver à la place de cette... cette... grue endimanchée !!! 

Un désir violent de sortir dans la rue, de lui mettre mon point dans sa figure de Dom Juan de pacotille, tout en tirant de l'autre main sur la perruque de la fausse blonde, s'empara de moi. J'aurais souhaité piétiner sa face peinturlurée, retourner un à un ses ongles manucurées, marcher sur sa dépouille... En somme : L'ATOMISER !!! Je me sentais trahie, humiliée. Une colère intense bouillait dans mes veines. Puis tout aussi rapidement, le désespoir refit surface et réduisit à néant la flamme de vie qui avait jailli en moi durant quelques minutes. Je baissai les yeux, fixant la pointe de mes ridicules Converses roses, les bras ballants, un pied au bord de l'abîme de ma désolation dans lequel j'allai sombrer.

La chaleur de la main de Nila sur mon épaule me soutira un instant de mon tourment.

- Viens, sortons d'ici, allons boire un coup, on en a bien besoin ! - me dit-elle sur un ton de croque-mort. 

Sans un mot, j'opinai de la tête. Mon avenir à la Bridget Jones était tout tracé. C'était irrécupérable!...

- Tu sais, j'y ai cru autant que toi...

Je relevai le nez de mon cocktail explosif (gin, tequila, vodka, et lait de coco pour faire passer tout ça) vers Nila qui sirotait son troisième whisky. Elle tenait manifestement mieux l'alcool que moi, compte tenu du nombre croissant d'éléphants roses et de renards bleus qui défilaient sous mes yeux depuis un petit moment. Il n'aurait pas fallu beaucoup insister pour me faire monter sur la table et chanter (beugler serait plus approprié) une chanson paillarde, vestige du seul et unique camp de Jeannettes auquel j'avais participé quand j'avais 10 ans. 

- De quoi parles-tu ? - parvins-je difficilement à articuler.

- De vous deux !... - répondit-elle en soupirant de dépit - Vois-tu, au début, je me suis gardée de t'avertir de quoi que ce soit car j'étais convaincue que votre relation serait éphémère et que tu n'aurais pas le temps de t'attacher à lui... Je me disais que je n'avais pas le droit de t'empêcher de passer du bon temps avec un gars que toutes les filles t'enviaient... On ne le surnomme pas Monsieur Kleenex pour rien!...

Je secouai tristement la tête, tirant un peu plus fort sur la paille de ma boisson. 

- J'ai été si naïve!...

- Comment aurais-tu pu ne pas l'être, Darling ?!!! Tout son comportement envers toi portait à croire que ses sentiments étaient sincères !!! J'ai été aussi aveuglée que toi. Ses attentions quotidiennes, ses gestes tendres, la façon dont il te regardait, qui entre nous, n'était sans commune mesure comparable à celle avec laquelle il regardait la Bitch de tout à l'heure!... J'étais convaincue qu'il était vraiment tombé amoureux de toi...

- Mais pourquoi m'a-t-il quittée alors ??? - m'écriai-je dans un sanglot, serrant un peu plus fort la serviette en papier qui occupait mes mains depuis que nous étions arrivées au Cat's eyes.

- Je ne parviens toujours pas à le comprendre !... - soupira mon amie en arquant les sourcils - Selon mes sources, il n'était jamais resté avec une fille aussi longtemps... Cela ne présageait que du bon pour vous deux... Je ne vois pas ce qui a pu le faire changer d'avis aussi brutalement...

- Moi non plus... J'avais beau me repasser en boucle les évènements de ces dernières semaines, je ne réussissais qu'à troubler un peu plus mon esprit de questions sans réponse. A chaque fois me revenaient en mémoire, les instants précieux passés en sa compagnie : j'avais faim d'entendre sa douce voix prononcer les mots tendres qu'il me susurrait quand nous étions seuls au point de me faire rougir comme une pivoine. J'éprouvais, telle une droguée en période de sevrage, le manque du contact de la chaleur de sa peau contre la mienne, de ses bras longs et forts qui m'enserraient à m'étouffer, de nos rires retentissants qui parsemaient nos journées, de nos conversations passionnées jusque tard dans la nuit. Je n'avais pas rêvé tout cela, je l'avais bel et bien vécu !! Et pourtant, il avait suffi de quelques mots échangés au sommet d'un immeuble pour que tout basculât dans le tragique. Comme si tout ce que nous avions vécu n'avait été qu'une farce pour lui, comme si je n'avais été qu'une proie prise au piège de la toile qu'il avait tissée et dont il avait abandonnée la carcasse après en avoir dévoré le coeur. Quelle formidable comédie il m'avait jouée ! Quelle satisfaction cela devait être pour lui d'avoir pu abuser de ma confiance aussi aisément. Quelle sotte j'avais été ! Oh Dieu que je me détestais d'avoir été si candide ! Comme je me haïssais de continuer malgré tout... à l'aimer !!! C'était une lutte vouée à l'échec, je le savais, et j'en venais à me dire qu'il valait mieux m'en faire une raison, en attendant que le temps et l'éloignement fassent leur chemin. Le temps, je n'en manquais pas, mais le courage, c'était une autre histoire !...

Le mélange d'alcools commençait à me donner mal au coeur... Je proposai à Nila de sortir marcher un peu. La nuit venait de tomber. Je distinguais sans grande précision les éclairages de la rue, qui associés aux phares des automobiles, dansaient autour de moi dans un flou vaporeux. Respirer l'air vicié des gaz de pots d'échappement accentua mon malaise. Je commençais à virer au vert. Saisie d'une urgence incontrôlable, je me précipitai vers une rue transversale. Cachée entre deux poubelles, je vidai tout le contenu de mon estomac. - Quel tableau ! - La tête me tournait, le sol se dérobait sous mes pieds. Je m'adossai contre le mur pour reprendre mes esprits. Soudain, un déluge d'insultes lancé à mon attention, me fit l'effet d'un électrochoc. C'était un sans-abri dont je n'avais pas remarqué la présence dans la pénombre, assis quelques mètres plus loin au milieu d'un tas de cartons et de détritus. Je sursautai de surprise.

- Espèce de sagouin !!! On ne t'a jamais appris à ne pas vomir chez les gens ?!!! Tu viens de saloper mon salon !!!

Je bredouillai péniblement des excuses tout en reculant, effrayée par son air menaçant. Il ne s'approcha pas pourtant, se contentant de baragouiner un nouveau flot d'injures du fond de son antre. Nila, alertée par les cris, me rejoignit et me fit signe de revenir vers elle. J'esquissai un pas, puis mue d'un courage que je ne soupçonnais pas, je retournai vers l'individu, et lui tendis une poignée de dollars qu'il me restait.

- Excusez-moi encore, monsieur, pour le désagrément. Je vous prie d'accepter ceci en guise de dédommagement...

Et je lui souris, tristement, mais sincèrement. Des doigts noueux d'arthrose émergèrent de l'obscure tanière et s'emparèrent vivement de l'argent. J'entraperçus deux pupilles noires brillantes m'observer et deux rangées de dents percer ce visage misérable et répondre à mon sourire.

- Y a pas de quoi, Lady, merci !...

J'allais repartir quand il m'interpella.

- Dis-moi, petite, on ne s'est pas déjà rencontrés ?

J'allais répondre par la négative quand sa tête émergea de son abri en carton. Ces lunettes rafistolées, cet antique uniforme de soldat... 

- Vous êtes le monsieur qui vendait des babioles sur le trottoir et dont j'avais renversé l'étal, n'est-ce pas ?

- Je crois bien, oui ! - fit-il dans un petit rire - Tu ne m'as pas l'air en forme dis-donc ! Tu es aussi verte qu'un jour de la Saint Patrick !

- Je n'ai pas bien digéré mon cocktail... - répondis-je, penaude.

- L'alcool, c'est pas bon, surtout pour les jeunes filles comme toi ! - fit-il sur un ton de reproche - Mais dis-moi, qu'est devenu le play-boy avec lequel tu étais quand tu as foncé sur ma boutique ?

- Nous avons rompu !... - fis-je d'une petite voix en baissant les yeux.

- Quel est donc ce fou pour renoncer à un aussi joli brin de fille ??? - s'écria-t-il en s'ébrouant - Si j'avais son âge, je t'aurais fait une cour acharnée !

Je ris devant l'audace malicieuse du vieux bonhomme.

- Mais que faîtes-vous ici ? - demandai-je pour détourner la conversation - Vous ne seriez pas mieux au foyer des soeurs ?

- C'est que je m'y suis pris trop tard ce soir, et il n'y avait plus de place pour moi.

- Vous ne pouvez pas rester ici, il fait trop froid !

- Ne t'inquiète pas, le vieux Al en a vu d'autres, et puis, j'ai réservé ma place pour demain.

- D'ici là, vous avez le temps de finir congelé !!!

- Mais tu sais, j'ai bien chaud sous mes couvertures et mes cartons !!! Dans cette rue étroite, je suis à l'abri du vent, et puis, ce n'est que provisoire !...  D'ici peu, j'aurais une place régulière dans un foyer.

- Je ne peux pas vous laisser ainsi, Al... Vous n'avez pas de la famille que je pourrai contacter ?

- J'en ai peut-être mais je ne m'en souviens plus... C'est à cause de la guerre... Celle contre les Allemands, en Europe... J'y ai perdu la mémoire et ne l'ai jamais retrouvée...

- Mais vous savez comment vous vous appelez quand même ?

- Je sais que je m'appelle Al, c'est tout ! 

Cela peut-être le diminutif de n'importe quel prénom ! - m'alarmai-je - Comme Albert, Alfred, Alexander...

- L'armée a fait quelque recherche pour moi au début, mais comme j'avais été fait prisonnier de guerre et que j'avais passé deux ans dans les camps allemands, je n'avais plus rien pour justifier de mon identité. Ensuite, le temps passe, et elle t'oublie tout comme moi j'ai oublié qui j'étais...

- Votre famille vous cherche peut-être encore !...

- Je dois faire partie de la longue la liste des disparus... On doit me croire mort depuis bien longtemps...

Soudain, une idée lumineuse fusa dans mon esprit.

- Ecoutez, Al, je ne peux rien faire pour vous pour l'instant car je repars demain dans mon pays. Mais je vous promets que même de là-bas, je vous aiderai. Il faudrait juste que je vous prenne en photo!

Le vieil homme émit un gloussement.

- Une photo de moi ? Pour quoi faire ???

- C'est trop long à expliquer maintenant mais je vais tenter grâce à cette photo de retrouver votre famille !

- Ce serait mon plus beau cadeau de Noël, petite !... - fit-il en me serrant la main d'émotion - Mais tu ne devrais pas faire de promesse que tu ne pourras pas tenir.

- Je la tiendrai, parole de scout ! Cher Al, demain c'est Noël. Mon cadeau risque de vous parvenir un peu en retard, mais je vous promets que je ne vous laisserai pas tomber !

- Bénie sois-tu mon enfant ! Dieu m'a abandonné depuis longtemps, mais je me rends compte de mon ingratitude à présent. Il s'est rappelé de moi en m'envoyant un ange... Un petit ange bouclé aux grands yeux noisettes.... Je ne sais comment te remercier !

- Vous me remercierez quand je vous apporterai mon cadeau,  Al, pas avant !

- Tope-la ! - s'écria-t-il, la paume de sa main s'abattant avec puissance sur la mienne. Puis, il ôta sa casquette à carreaux toute râpée, et entreprit de se recoiffer. Charmée par ce geste de coquetterie, je remarquai l'opulente chevelure argentée qu'il avait conservée malgré son âge avancé. A la couleur de ses sourcils, je pouvais deviner qu'il avait dû être un beau jeune-homme brun dans sa jeunesse, dont le regard espiègle avait traversé les années.

- Tu veux me photographier de face ou de profil ?

- De face, ce serait bien...

- Tu sais mon profil est pas mal non plus!...

- D'accord, Al, je vous photographierai aussi de profil si vous voulez ! - fis-je en riant  - Mais ne bougez plus cette fois, sinon je vais rater la photo !

Al s'exécuta, releva fièrement le menton  et prit une pose des plus sérieuses. Je pointai le viseur de mon portable vers son visage, appuyai sur une touche et un flash éblouissant émergea de l'appareil. 

- Bonté divine !!! Je suis aveugle !!! - s'écria-t-il en clignant des yeux.

- Rassurez-vous, mon portable n'est pas aussi dangereux qu'il ne le paraît ! - fis-je en éclatant de rire - Vous avez pris le flash en pleine face. Les points lumineux dans vos yeux vont s'atténuer rapidement.

- On n'arrête pas le progrès maintenant ! De mon temps, le téléphone ne servait qu'à téléphoner... alors que de nos jours, cela sert à tout ou presque... Il ne fait pas encore le café mais cela ne saurait tarder!... C'est une idée ça d'ailleurs ! J'aurais bien aimé l'inventer !...

- Vous êtes un inventeur, Al ?

- Je n'en sais rien ! Mais je sais que j'aime bien imaginer des choses et les rendre réelles. Avec mes petits moyens - tu n'imagines pas tout ce qu'on peut trouver dans les poubelles ! - j'arrive à fabriquer des choses qui me facilitent la vie, comme cette alarme automatique !

Sur ce, il me montra une espèce de soufflet à braises dont l'extrémité avait été bouchée par une "boîte à meuh".

- J'en ai fabriqué plusieurs comme ça ! - m'expliqua-t-il fièrement - Je les place autour de mon "domaine", bien cachés par l'obscurité de l'impasse. Si quelqu'un s'approche trop près, il est obligé d'y marcher dessus. L'air envoyé avec force dans le soufflet émet un mugissement retentissant, qui enclenche un capteur sonore relié à un mannequin de vitrines de magasins grimé en zombie. Un système de poulie que j'actionne d'ici le fait surgir de derrière la benne que tu vois derrière toi. Une ampoule éclaire son visage de l'intérieur, ce qui le rend encore plus effrayant. L'indésirable ne résiste pas longtemps à cet accueil, crois-moi !

- Cela m'a l'air efficace!... - acquiesçai-je, dubitative, tout en m'émerveillant devant l'imagination débordante du vieillard.

- J'en ai plein d'autres, si tu veux ! - fit-il en commençant à chercher dans un fouillis d'objets plus incroyables les uns que les autres.

- Malheureusement, je n'ai pas le temps, Al... Je pars demain à l'aube et je n'ai pas encore préparé mes bagages... Je dois vous laisser, mais je vous promets que vous aurez de mes nouvelles, très bientôt !

Le vieil homme interrompit son exploration en soupirant de déception. 

- Alors, je t'attendrai, petite ! - fit-il en me tendant la main que je recueillis chaleureusement entre les miennes

- Ayez confiance, Al. Je reviendrai.

Il opina de la tête, ne pouvant émettre un mot de plus, submergé d'émotions qu'il tentait de cacher sous ses airs de cabotin. Je ne faisais pas la fière moi non plus. Bouleversée, je me contentai de réajuster les couvertures sur lui, rapprochant au mieux autour de lui les cartons qui l'abritaient, lui serrai une dernière fois affectueusement la main, puis je quittai les lieux. Je rejoignis Nila en silence, laquelle me regarda avec perplexité.

- T'en fais pas ! C'est une vieille connaissance ! - ajoutai-je, jouant de sa mine soucieuse.

J'avais hâte de rentrer chez moi tout à coup. Je me sentais moins angoissée. J'avais un but qui allait m'occuper l'esprit, et surtout, m'éloigner de mes petits problèmes personnels. Je me dis que dans ces circonstances, peut-être que cela allait m'aider à me détacher plus facilement de la mélancolie qui m'habitait. Néanmoins, retrouver une famille perdue de vue depuis soixante ans, sans connaître son nom ni son domicile, aurait pu paraître comme pure folie par certains. J'éprouvai pourtant ce sentiment étrange d'être convaincue que j'allai parvenir à réaliser ma promesse.  J'avais mon idée sur la façon de procéder, mais il fallait avant tout que je sois de retour en France!...

Nous remontâmes la rue sur deux blocks, puis tournâmes à gauche sur la 49ème, et parvînmes quelques minutes plus tard au pied de l'immeuble de Nila. J'étais impatiente de retrouver son appartement ! Mon empressement fut cependant stoppé net, quand, parvenue devant sa porte, je reconnus la silhouette d'une créature surnaturellement sublime, que j'avais rencontrée quelques semaines plus tôt. Son regard vert émeraude, amical et chaleureux comme de coutume, vint croiser le mien, qui s'écarquilla sous l'effet de surprise. Ma gorge se noua instantanément.

- Bonsoir Candice... 

- C'est William qui m'a donné ton adresse... - me dit-elle, embarrassée tout en entrant dans l'appartement. Puis elle se redressa et me regarda avec plus d'assurance - Il faut que je te parle, Pauline ! Je ne t'ennuierai pas longtemps, mais je t'en prie, accepte de m'écouter !

- Tu ne me déranges pas, Candice ! Je suis seulement surprise de ta présence ici... - répondis-je avec une indifférence simulée tout en lui faisant signe de s'asseoir sur le sofa qui faisait face à l'entrée, dont le velours usé et fané se dissimulait sous une couverture patchwork aux motifs hawaiiens très colorés. Nila s'excusa et partit s'isoler dans sa chambre. Je souris intérieurement, me doutant que la coquine jouerait l'indiscrète, l'oreille ventousée contre la porte pour mieux nous écouter. Je contournai le bar américain de la cuisine et allai préparer deux tasses de thé.

- J'avais si peur que tu me fermes la porte au nez !!! - s'écria-t-elle avec un soupir de soulagement, un timide sourire s'ébauchant sur son joli visage. 

- Tu es donc au courant... - fis-je sans lever les yeux, versant d'une main tremblante l'eau bouillante sur les sachets de thé. 

- Depuis peu de temps, en effet... - murmura-t-elle, en baissant la tête, tripotant ses mains avec embarras - En fait, je l'ai deviné en parlant avec mon frère au téléphone...

Je lui adressai un regard étonné. Les taches de rousseur autour de son ravissant nez s'empourprèrent. Je vins prendre place dans un vieux et large fauteuil face à elle, et posai les mugs remplis de thé sur la table basse en rotin vernis. La jeune femme promenait distraitement son regard de jade dans la pièce, s'attardant un instant sur les boules clignotantes du petit sapin de noël synthétique qui trônait sur la commode. Visiblement, elle ne savait par où commencer. D'une voix hésitante, je me décidai à briser le silence.

- Nous sommes de grandes filles, Candice. Je peux tout entendre, tu sais, surtout après ce que j'ai enduré...

Je voulus prendre un air détaché, mais je ne pus qu'émettre un sanglot bruyant qui me secoua. Dépitée devant mon manque de courage, je m'effondrai, plongeant mon visage grimaçant dans le creux de mes mains. Elle se leva instantanément, s'accroupit devant moi et me prit dans ses bras.

- Je suis tellement désolée pour toi, Pauline !!! J'aurais tant voulu que cela se passe autrement ! Oh, j'ai tant de peine pour vous deux !!!

- Pour nous deux ??? - ricanai-je en reniflant - Tu oublies que c'est ton frère qui m'a laissée tomber !

Elle s'écarta un peu, soupirant de désolement, les yeux levés vers le plafond.

- Mon frère est un sombre crétin ! Et je ne me suis pas gênée pour le lui dire !!!

Je ne pus retenir un sourire, imaginant sans mal la scène et les propos vifs échangés sous l'impulsivité de mon interlocutrice.

- Il ne fait pas le fier tu sais !!!

- J'ai du mal à te croire... - lançai-je, désabusée.

- Détrompe-toi, Pauline, c'est parce que mon frère t'aime trop qu'il a préféré te quitter !

J'éclatai de rire. 

- Ne te moque pas de moi, Candice, j'ai perdu tout sens de l'humour ces jours ci!...

- T'a-t-il jamais parlé d'une certaine Liz ? - rétorqua-t-elle, une pointe de vexation dans la voix.

- Non, jamais !...

Elle soupira tristement.

- Qui est donc cette Liz ??? - m'écriai-je avec angoisse.

La jeune femme retourna s'asseoir sur le sofa, prit le mug de thé et en but une gorgée. Je trépignais d'impatience ! 

- S'il est une personne sur terre que mon frère n'aurait jamais dû rencontrer, c'est bien celle-là !... - dit-elle finalement avec amertume - Mais il l'avait dans la peau !...

Et elle me raconta... Elle me raconta comment William était tombé fou amoureux durant ses études d'une certaine Elizabeth Legrand, élève dans la même promotion que lui, et fille d'un des héritiers de Legrand & Legrand, le célèbre cabinet d'avocats qui officiait à New-York et dans les grandes capitales du monde entier. Selon Candice, amoureux était un faible mot pour décrire les sentiments de William. Il en était complètement dingue ! A la remise de leur diplôme, il la demanda en mariage, ce qu'elle accepta. Les fiançailles furent organisées et les noces prévues pour le retour de la jeune fille après son stage de six mois dans une compagnie londonienne. Seulement, elle ne revint jamais d'Angleterre. C'est en lisant les journaux qu'il apprit le mariage de sa fiancée avec un aristocrate anglais. Cela le détruisit complètement ! Non seulement parce que  toute la famille lui avait caché le mariage de leur fille avec un autre alors qu'il était fiancé à elle, mais surtout parce qu'elle lui avait menti aussi effrontément, qu'elle avait pu l'oublier aussi rapidement alors qu'il était convaincu de leurs sentiments mutuels. Par la suite, il fut informé par des gens bien intentionnés, qu'elle avait préféré le titre de noblesse pour s'élever un peu plus haut dans les rangs de l'échelle sociale, aux désagréments d'une vie d'entrepreneur débutant. Il comprit alors qu'elle l'avait toujours un peu méprisé, qu'elle n'avait aimé en lui que le piquant qu'il pouvait représenter face au conservatisme de sa famille engluée dans les conventions, mais auquel elle avait rapidement renoncé, quand le choix de la reconnaissance sociale s'était présenté. William n'avait été qu'un divertissement, une parenthèse, qu'elle avait effacée sans aucune hésitation, faisant fi de sa douleur et de son chagrin. Profondément meurtri, il se jura dès lors, de ne plus jamais tomber amoureux de quelqu'un...

- C'est pourquoi j'ai repris espoir quand je t'ai rencontrée ! - poursuivit Candice avec agitation - Je ne l'avais jamais vu comme cela avec quelqu'un depuis...

- Depuis Liz?...

Elle acquiesça. 

- Il ne me parlait que de toi, constamment !... Pauline par ci, Pauline par là !... Il n'avait d'yeux que pour toi. Tu avais toutes les qualités, tu étais merveilleuse ! Il ne voulait être qu'auprès de toi!... Il était sincèrement amoureux de toi, tu n'étais pas une aventure. La foudre lui était vraiment tombé dessus, je t'assure ! J'avais grand espoir pour vous deux, d'autant plus que je remarquai que c'était réciproque. J'ai bien vu combien tu aimais mon frère, dès notre première rencontre...

Des larmes commencèrent à me démanger les yeux et à brouiller ma vue. 

- Cela n'a pas suffi visiblement... - fis-je d'une voix étranglée, essayant vainement de conserver un tant soit peu de dignité, laquelle, manifestement, m'avait abandonnée, comme tout le reste.

- Je voulais croire qu'il n'aurait pas la sottise de tenir la promesse qu'il s'était faîte. Je me disais qu'il t'aimait vraiment trop pour tout sacrifier sur l'autel de son amour-propre. J'ai commencé à avoir des doutes quand il m'a dit explicitement les sentiments qu'il éprouvait pour toi...

Je relevais la tête vers elle, interloquée.

- Oui, Pauline, il m'a dit combien il t'aimait... mais aussi combien il en a souffrait. Et là, j'ai compris... J'ai compris qu'il allait tout faire pour se détacher de toi, car tu allais repartir, et il n'était pas question pour lui de revivre la même situation. Il était persuadé que tu l'oublierais dès ton retour en France, qu'il allait souffrir une nouvelle fois, et ça lui était insupportable. J'ai voulu l'en dissuader, lui assurant que les histoires ne se répétaient pas, que tu étais tout le contraire de Liz, que tu l'aimais vraiment !... Seulement, mes mots n'avaient plus de portée car vous vous étiez déjà séparés !!! 

- C'était donc ça qu'il m'expliquait à demi-mots ce soir là!... - murmurai-je, tétanisée d'effroi - Je ne comprenais pas ses reproches alors que je m'efforçais de lui faire comprendre l'importance qu'il avait pour moi... Pourquoi n'a-t-il pas eu confiance en moi ????

- Il était aveuglé par son amertume, par le souvenir d'un traumatisme qui peine à s'émousser. William souffre d'une blessure dont l'ouverture est restée béante. Toi seule peut l'en guérir !

- Que veux-tu dire ? - fis-je, sur la défensive.

- Tu devrais aller le voir, discuter avec lui. Je l'ai vu aujourd'hui, il est méconnaissable !

Je ne pus retenir un rire nerveux.

- Nous ne devons pas parler de la même personne ! - lançai-je, caustique - Je l'ai surpris dans les bras d'une fille, il n'y a pas deux heures de cela !

Candice resta bouché bée, stupéfaite.

- Je n'en crois pas un mot ! Je suis revenue expressément de Boston pour passer le week-end avec lui, tellement je l'ai senti mal au téléphone.

- Et bien, c'est qu'il t'a magnifiquement bien joué la comédie, tout comme à moi. C'est à n'en pas douter un excellent comédien ! Tu devrais dire à Terry de faire attention à lui, c'est un concurrent de taille !

- Je t'en supplie, Pauline, ne sois pas si insensible!

Je me levai tout de go, la rage au bord des lèvres. Apeurée, Candice recula un peu plus dans le sofa.

- INSENSIBLE ??? - m'exclamai-je, frisant l'hystérie - Mais s'est-il une seule seconde demandé ce que je ressentais ??? A-t-il seulement imaginé la souffrance insupportable que représentait pour moi son absence ? N'est-il pas insensible de m'avoir laissée succomber à ses charmes, de m'avoir laissée l'aimer de toute la force de mon âme, pour m'abandonner plus tard sans que rien ne m'y prépare ??? S'est-il interrogé sur la façon dont j'allais me remettre de tout cela, si tant est que j'y parvienne un jour ?... Car je l'aime ! - sanglotai-je - Je l'aime d'une telle intensité que les mots ne peuvent la définir ! Je l'aime et je n'ai malheureusement pour perspective que de vivre à jamais séparé de lui !!!...

Je me laissai choir dans le fauteuil, à bout de force.

- Tu pourrais essayer... - insista-t-elle, d'une petite voix.

- Non... - répondis-je avec lassitude, secouant la tête négativement - C'est sans issue. S'il m'aimait vraiment, il m'aurait fait signe... Et il ne se serait pas pavané avec cette... FILLE... sous les fenêtres d'Anim'Box !.. Je dois tourner la page... Je vais rentrer dans ma famille... Là-bas, rien ne me le rappellera... D'ailleurs, je vais te demander de m'excuser car je pars demain matin et je n'ai pas encore préparé mes bagages...

Sur ces paroles, je me levai et me dirigeai vers la porte d'entrée. Mal à l'aise, Candice se leva à son tour et me rejoignit. 

- Je regrette sincèrement... - laissa-t-elle échapper au moment où j'entrouvris la porte - Je t'appréciais énormément, Pauline... Enfin, je t'aime toujours beaucoup, tu sais ! - fit-elle dans un rire nerveux, s'empêtrant un peu plus ses justifications - J'aurais voulu que nous restions amies...

- Je t'apprécie aussi beaucoup, Candice, et je ne suis pas fâchée contre toi... Mais tu comprendras aisément qu'il est difficile pour moi en ce moment de garder contact avec l'entourage de ton frère. Tu sais, je n'ai qu'à poser mes yeux sur toi pour que son visage m'apparaisse. Vous vous ressemblez tant !... - fis-je d'une voix étranglée.

Visiblement très émue, Candice se jeta à mon coup, m'enserrant fortement dans ses bras. 

- I'm so sorry !... - l'entendis-je bredouiller à mon oreille, des sanglots dans la voix -  Sooo Sorryyyy !!!

Puis elle desserra son étreinte et sortit.

- Good luck, Pauline ! - me dit-elle en se retournant une dernière fois. Je lui répondis d'un salut de la main. Sa frêle silhouette s'éloigna dans le couloir. Mon dernier lien avec William venait de disparaître. C'était bien mieux ainsi..

La voix de Nila que je n'avais pas entendue s'approcher me fit sursauter. 

- Je t'assure que je n'ai rien écouté -fit-elle en bredouillant - mais... vous parliez tellement fort que mes oreilles n'ont pu s'empêcher d'entendre quelques bribes de phrases !... 

Un rictus malicieux se dessina sur mes lèvres. 

- Ça va, Nila, n'en fais pas trop quand même !... Que veux-tu savoir ?

- C'est que... - fit-elle tout en me suivant jusqu'à ma chambre - Je me demandais si... si tu ne devrais pas lui téléphoner... comme ça... pour voir ?...

La moutarde commençait sérieusement à me monter au nez! Mais qu'avaient-elles toutes à vouloir que je reprenne contact avec lui ??? Ce n'était pas moi la responsable de tout ce désastre !!!

-  Ecoute, Nila... - fis-je tout en enfouissant sans ménagement mes vêtements dans mon sac de voyage - Tu l'as trouvé si désespéré que ça, cet après-midi, quand il était dans les bras de cette fille ???

- Bah... Non... 

- Cela avait l'avantage d'être clair, pourtant ! Il m'a oubliée depuis longtemps, et je voudrais que vous me laissiez en faire de même ! Alors cessez de me harceler avec lui et ses états d'âme !!! Il va bientôt passer pour la victime et moi le bourreau ! C'est un comble, bon sang !!! 

- Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser !... C'est que j'aurais tant souhaité que tout s'arrange entre vous!...

- Moi aussi... - soupirai-je- mais ce n'est pas possible, il faudrait être deux à le vouloir pour cela... Les happy end à la Walt Disney, cela n'existe que dans les dessins animés. Nous sommes bien placées pour le savoir, non ?

Je m'arrêtai une seconde et me tournai vers mon amie, les traits durcis de lassitude.

- J'ai voulu croire au prince charmant... Je sais à présent que ce n'est que le fruit de notre imagination. Une chimère. Et si tant est qu'il le fut, je n'ai pas le courage de l'affronter une nouvelle fois... J'ai beau avoir touché le fond, j'ai quand même ma fierté, tu comprends ?... N'en parlons plus, veux-tu ?

Le ton ferme que j'employai mit un terme à notre conversation. Nila m'aida à terminer mes bagages puis m'invita à boire une dernière tasse de thé dans notre petit salon. Je refusai gentiment, prétextant une grosse fatigue.

- Tu veux que je t'accompagne demain matin à l'aéroport ?

- Je t'en remercie, mais cela ne sera pas nécessaire. Tu sais, les adieux dans un hall d'aéroport, cela me rend très émotive. J'ai pas trop besoin de ça en ce moment...

Elle acquiesça, les yeux troublés d'émotion. 

- Tu me réveilleras tout de même avant de partir, hein ? - fit-elle d'une voix sourde.

- Ne t'inquiète pas ! Je ferai tellement de bruit que tu ne pourras pas me rater ! Tu seras au contraire soulagée de me voir quitter les lieux ! - m'écriai-je, simulant l'enthousiasme. 

- Alors, à demain ! - dit-elle en me serrant fort contre elle à en étouffer. Nous restâmes un petit moment l'une contre l'autre car nous savions que nous ne nous reverrions pas avant longtemps. Nous nous séparâmes la larme à l'oeil et je refermai la porte sur elle non sans un certain pincement au coeur. 

Cette atmosphère électrique qui précédait mon départ cumulée aux émotions de la journée me perturbait particulièrement, si bien que deux heures plus tard, j'en étais encore à tourner et retourner dans mon lit. J'avais de toute façon le sommeil léger depuis que j'étais séparée de William, occupant mes nuits à ressasser ce qui avait pu clocher en moi pour qu'il s'en soit lassé. Je me résolus donc à attendre le lever du soleil, assise sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, observant les étoiles du ciel disparaître au rythme des couleurs de l'aurore qui s'élevait derrière les gratte-ciels. Je m'emplis une dernière fois les yeux de ce paysage urbain, rectiligne et massif, majestueux de son imposante puissance, qui se perdait sur des kilomètres à l'horizon. En définitive, je ne me sentais pas le courage de faire mes adieux à Nila sur le pas de sa porte. On avait passé de si bons moments ensemble que je préférais ne pas lui laisser comme dernier souvenir de moi l'image d'une chouineuse, pleurant à seaux. Je me décidai donc à partir avant son réveil. J'allai donc prendre rapidement une douche, revêtis des habits confortables pour le voyage, m'assurai à plusieurs reprises de n'avoir rien oublié, puis téléphonai à une compagnie de taxis pour que l'on me conduise à l'aéroport J.F. Kennedy. On m'informa que le taxi arriverait dans un quart d'heure. Je profitai de ces quelques minutes d'attente pour rédiger un mot à l'attention de Nila dans lequel je lui expliquai les raisons de mon départ précipité, le laissai bien en vue sur la table avec les clés et ma participation financière au loyer, puis fermai la porte tout doucement derrière moi. 

Arrivée en bas, je croisai le laitier qui venait déposer devant l'immeuble un cageot de bouteilles de lait frais, et vis que le taxi m'attendait déjà. Je m'engouffrai dans le véhicule tout en saluant le chauffeur, qui ne me répondit point... J'avais oublié que les chauffeurs de taxi new-yorkais n'étaient pas réputés pour leur amabilité... C'était bien une chose que je n'allais pas regretter de cette ville !

Le long du chemin qui me menait à l'aéroport, je m'appliquai à me concentrer sur les bons souvenirs de mon séjour dans la grosse pomme : ma réconfortante tante Eva, Nila et ses loufoqueries, le ténébreux Julian, l'ingénieux Al, la surprenante Kimberley, le séduisant Terry, l'éblouissante Candice, et... et... William!... Etrangement, les mots me manquaient pour le décrire. Je l'avais tant porté aux nues auparavant, mon admiration démesurée avait tant abusé de descriptifs excessifs à son égard, que la terrible désillusion dont je venais de faire l'expérience m'avait ôté tout jugement. J'étais dans l'incapacité morale d'estimer quelqu'un que je ne reconnaissais pas, qui n'avait pu être le délicieux jeune homme dont la compagnie avait émerveillé ces quelques semaines de ma vie. L'être insensible et cruel qu'il avait révélé ne méritait que mon mépris, sentiment qui inévitablement tardait à se faire ressentir. Dieu que j'aurais souhaité à ce moment là avoir la faculté de pouvoir tout débrancher, comme on l'aurait fait d'un ordinateur saturé de données. J'étais en effet saturée de William et de ce qui me raccrochait à son souvenir. Je voulais ardemment cesser de penser à lui et la frustration de ne pouvoir y parvenir me plongeait encore plus dans le désarroi. Je sentis une vague brûlante inonder mes conduits lacrymaux et tournai la tête vers la vitre pour cacher mon trouble aux yeux scrutateurs du mon antipathique chauffeur. Des flocons de neige commençaient à tomber dehors, de manière éparse au début puis de plus en plus dense. Je réalisai que c'était le jour de Noël et mon coeur se ragaillardit. J'adorais la période de Noël sous la neige, phénomène rarissime dans la région ensoleillée d'où je venais. Je considérai ce temps comme un geste céleste, un adieu "chaleureux" de l'Oncle Sam qui avait dû être attristé par ma mine affligée. Sa compassion à mon égard s'exprima manifestement de façon débordante car lorsque j'arrivai au Terminal 1 de Kennedy Airport, le bitume des routes se trouvait coiffé d'une bonne couche de neige. Un vent de tempête soufflait à l'extérieur, faisant tourbillonner ses écharpes blanches qui venaient fouetter avec fracas les portes vitrées du bâtiment. Je réglai ma course au chauffeur, qui, bien entendu, ne daigna pas me remercier, empoignai mes encombrants sacs de voyage et courus me réfugier à l'intérieur. 

Malgré l'heure matinale et le jour vaqué de ce 25 décembre, l'effervescence régnait dans le hall. C'était l'époque des retrouvailles familiales. Les gens partaient traverser le pays pour rejoindre leurs êtres chers et passer quelques jours en leur compagnie. Il y avait une longue file d'attente à tous les guichets ! Patientant devant celui d'Air France, je constatai à travers les immenses baies vitrées alentour que le temps devenait de plus en plus inquiétant : de là où je me trouvais, je peinais à distinguer le paysage extérieur, enveloppé dans un brouillard opaque secoué de bourrasques de neige dont le sifflement strident qui se faufilait dans les interstices des différentes issues, ne me rassurait point. Finalement, on nous informa que tous les vols étaient suspendus pour un "temps indéterminé"!... Misère, Misère ! C'était vraiment pas de veine ! - Moi qui voulais de la neige, j'étais servie ! - Qu'allai-je donc faire coincée ici, seule parmi tous ces inconnus alors que je n'avais qu'une envie : QUITTER CE FICHU PAYS ET RENTRER CHEZ MOI !!! 

- Joyeux Noël, ma pauvre Pauline !!!... -

Je ravalai mes larmes, repris mes sacs en bandoulière et partis en quête d'un lieu tranquille, assez loin du brouhaha des voyageurs et de leurs rejetons, mais pas trop éloigné quand même d'un snack et du pipi-room, points stratégiques en cas d'urgence. Désireuse de ne pas m'embarrasser de mes bagages plus longtemps, je les déposai à la consigne. Ainsi libérée de mes volumineux attributs, je pus tranquillement trouver un coin douillet, une petite banquette à l'écart du passage et qui faisait face aux pistes d'atterrissage. Bien que mon horizon fut des plus limitée par la tempête qui sévissait à l'extérieur, je pouvais deviner les silhouettes fantomatiques des avions, alignés côte à côte devant leur rampe d'accès. Seules quelques voiturettes du service au sol sillonnaient les pistes, leurs gyrophares scintillant dans le brouillard comme des lucioles dans la nuit. 

Un homme déguisé en père noël, le pas traînant, faisait tinter sa cloche en clamant un "Merry Christmas" d'usage peu convaincant. Seuls quelques enfants semblaient attirés par le curieux personnage, peut-être pour lui réclamer un jouet oublié sur leur liste ou lui quémander une ballade en traîneau. J'en aurais eu bien besoin à ce moment là de son traîneau !!!

Une vieille dame vint s'asseoir à côté de moi. Je me poussai pour lui laisser un peu plus de place. Nous échangeâmes un sourire poli et je plongeai ma tête dans le dernier numéro de ELLE à la recherche de quelques articles légers qui prendraient soin de me dérider. Au bout de la troisième lecture de mon magazine, de remplissage de grilles de sudoku et de mots croisés, et deux heures plus tard, la situation n'avait pas évolué. Je me décidai à aller chercher un point phone pour appeler ma famille et les informer du retard de mon vol. Il devait être six heures du matin à présent là-bas, une heure qui bien que matinale me semblait acceptable pour les réveiller. En cherchant de la monnaie dans mon sac, mes doigts rencontrèrent un petit objet que j'avais complètement occulté. Il s'agissait de la jolie boite à musique que m'avait offert le brave Al lors de mon premier rendez-vous avec William. Mon coeur se serra à l'évocation de ce tendre souvenir et mes yeux se troublèrent d'émotion. C'est une boite porte-bonheur ! - m'avait-il dit en me la donnant. Dubitative, je soulevai son couvercle avec un haussement d'épaules. Une jolie musique s'en échappa, harmonieuse et reposante, comme une berceuse. La discrète vieille dame qui était assise à côté de moi, se mit à chantonner, balançant sa tête au rythme de la douce mélodie. 

- Ma mère me chantait cette berceuse le soir au moment du coucher. - me dit-elle alors, un sourire nostalgique sur les lèvres - Cela faisait bien longtemps que je ne l'avais pas entendue. 

- Vous connaissez le nom de cette musique ? - lui demandai-je un peu surprise.

- Je l'ai oublié malheureusement, mais je crois savoir que c'est une vieille ballade écossaise qui raconte l'histoire de la quête d'un amour perdu...

- Et cet amour, le retrouve-t-on à la fin de la chanson ?

- Il me semble que oui... - fit-elle, énigmatique.

- L'avantage dans les chansons, c'est qu'on peut leur faire dire ce qu'on veut et écrire les fins les plus optimistes, la réalité est tout autre... - fis-je, amère.

- Si on le veut vraiment, rien n'est impossible mon enfant ! - répondit la vieille dame en posant une main affectueuse sur la mienne - Si le profond chagrin que je devine par votre mine désolée vous a fait perdre tout espoir, dites-vous bien que votre jeunesse est le meilleur remède à votre tristesse. Le temps guérit de tout, et votre charme éblouissant accélèrera sa guérison. 

- J'aimerais être plus vieille de dix ans pour ne plus avoir à subir ce que je vis en ce moment ! - fis-je en ricanant de dépit.

- Quand vous aurez mon âge, mademoiselle, vous ne vous aventurerez plus à dire cela ! - fit-elle, raillant mon ironie -  La jeunesse est un trésor qu'il ne faut pas galvauder, il faut au contraire profiter d'elle pleinement, prendre tout ce qui s'offre à vous à bras le corps, pour ne pas regretter par la suite, lorsque vous vous retournerez sur vos années passées, de n'avoir rien fait pour voir aboutir vos plus grandes espérances. Vous êtes maîtresse de votre destin, ne gâchez pas tout pour un sombre idiot qui vous a délaissée. Il ne mérite pas toutes ces larmes car il devrait être ici à chercher à vous reconquérir !

- C'est bien là le problème, il n'est pas ici... - soupirai-je, nullement séduite par ces paroles encourageantes bien que percutantes dans mon for intérieur; d'une façon ou d'une autre, il fallait que je cesse de m'apitoyer sur mon sort, que je tourne la page William A. Andrey définitivement.

- ...car il devrait être ici à chercher à vous reconquérir... 

La triste réalité sur l'absence de William à mes côtés, le sentiment oppressant de solitude qui me tourmentait, me poussèrent à me lever et à marcher un peu pour me changer les idées. Je proposai à Annette (c'était le nom ma nouvelle copine) d'aller nous chercher une tasse de café, au Greenwich Village Bistro tout près - qui avait de Greenwich que le nom mais dont les effluves caféinées titillaient mon odorat depuis un petit moment. Annette accepta avec enthousiasme. Toute dévouée à ma mission, je quittai mon repaire pépère et m'engageai dans la fille d'attente, louchant sur les donuts enrobés de sucre glace alignés par petits groupes derrière des vitrines aseptisées. Plongée dans une réflexion à caractère fondamental pour mon estomac - donuts au sucre ou donuts au chocolat, café nature ou café à la cannelle ?... - je ne remarquai pas, la première fois, cette voix familière derrière moi, qui, lorsqu'elle renouvela son appel, fit frémir tous mes membres.

- Pauline ???

Un frisson glacial me parcourut l'échine. Mon coeur battait si fort qu'il manqua d'imploser dans ma poitrine. A court d'air, je plongeais en apnée... J'esquissai un coup d'oeil vers Annette dont le regard éberlué confirma mes doutes. Chancelante malgré le talon plat de mes Converses, je n'osai me retourner... Cette voix !!!... Cette voix tendre et douce, cette voix tant aimée !... Non, ce n'était pas possible !!!...

Fin du Chapitre 5

© Leia - mars 2007