UN ALLER-SIMPLE POUR NEW-YORK
Par Leia

 

Chapitre 4

- Tu manges comme un oiseau, ma chatounette ? Tu n'aimes pas ce que je t'ai préparé ????

Le qualificatif à caractère animalier qu'employait communément ma tante à mon égard avait tendance à me hérisser le poil... Jamais je n'avais pu comprendre ce besoin impératif qu'avaient les gens de donner des noms idiots à leur entourage et plus précisément aux enfants. Aussi loin que ma mémoire s'en souvienne, les adultes de ma famille s'étaient ingénié à m'octroyer des sobriquets plus ridicules les uns que les autres, n'hésitant pas à en user devant mes amis, ce qui bien entendu, entraînait moqueries et quolibets de leur part. J'étais donc la "chatounette" de ma tante, et a vingt ans passés, je trouvais que l'appellation commençait sérieusement à devenir pesante. Et pourtant, après un léger froncement de sourcil - indice apparent de ma contrariété - je lui adressai un large sourire, trop consciente étais-je, que le grotesque de cette dénomination dénotait avant tout d'une manifestation de profonde affection. 

- C'est très bon, tante Eva, mais je n'ai pas très faim...

Instinctivement, telle une mama italienne (qu'elle était d'ailleurs du côté paternel), elle posa sa main sur mon front, un soupçon d'inquiétude dans la voix.

- Tu es malade ?!!!

- Non, rassure-toi, je n'ai pas très faim, c'est tout !... - répondis-je en entortillant mes spaghettis alle vongole autour de ma fourchette, mon plat préféré.

J'étais venue passer mon dimanche après-midi chez ma tante que je n'avais pas revue depuis plusieurs semaines. Honteuse de l'avoir délaissée aussi longtemps, j'avais fini par accepter de sacrifier quelques heures de mon temps libre, rarissimes de part la charge de travail que l'on me prodiguait à Anim'Box, et que je destinais généralement à mon amoureux. 

Assise en bout de la table de la salle-à-manger, je me soumettais à l'oeil scrutateur de tante Eva, m'observant en silence, cherchant le moindre signe qui pourrait me trahir.  Ce n'était pas que je refusais de me confier, mais je ne savais pas par quoi commencer... Cela faisait maintenant deux mois que je fréquentais William et ma vie en était toute chamboulée. J'avais l'impression de vivre un rêve merveilleux, et pourtant, un sentiment de doute perpétuel m'habitait et gâchait mon plaisir. J'avais du mal à le comprendre moi-même, comme si ce que je vivais à présent ne devait pas être, comme si je n'en avais pas le mérite. Le matin même, j'avais fait part à Nila de mes craintes qu'elle avait tout d'abord balayées d'un revers de la main.

- Mais que vas-tu imaginer, sweet heart ?!!! William est dingue de toi, cela crève les yeux !!! Pourquoi t'inquiéter pour quelque chose qui n'existe pas ?!!!

- Je ne le sais pas moi-même !... - répondis-je dans un soupir las, tout en me laissant choir sur le canapé - C'est comme si une petite voix dans ma tête ne cessait de me harceler en me disant que tout ceci était trop beau pour durer...

- Tssssss! Où diable es-tu allée chercher cela ?!!! - s'écria mon amie en levant les bras au ciel - Pourquoi te torturer ainsi l'esprit alors que tu as tout pour être heureuse ! Te rends-tu compte que certaines tueraient pour être à ta place ?!!!

Je haussai les sourcils d'indifférence. A croire que William ne représentait à leurs yeux qu'un trophée qu'il fallait exposer pour leur propre gloire !...

- Tu ne comprends pas, Nila!... - fis-je, découragée devant tant d'hermétisme - Je n'ai pas l'intention d'accrocher William à un tableau de chasse. Il est bien plus que cela pour moi !!! Je l'aime de toute mon âme et c'est bien parce-que je l'aime autant que je suis assaillie par la peur de le perdre !...

Nila vint s'asseoir à côté de moi, et posa une main réconfortante sur la mienne. Sa voix se fit plus douce.

- Dis-moi le fond de ta pensée, sweetie... Qu'est-ce qui ne va pas entre vous?...

Instantanément, je m'effondrai, courbant le dos, fixant vaguement le vieux parquet du salon-salle-à-manger-cuisine de notre appartement. Des pensées diffuses se mêlaient dans mon esprit, embrouillant le peu de discernement qu'il me restait. Cette étrange mélancolie qui s'était infiltrée en moi depuis quelques jours, se manifestait à présent dans toute son intensité, et c'est un visage bouleversé que je tournai vers mon amie. Je peinai à parler, les mots buttaient contre mes lèvres sans pouvoir s'échapper...

- J... Je... Je ne suis pas vraiment sûre de ses sentiments envers moi !...

Voilà, c'était dit ! Je venais enfin de mettre des mots sur cette angoisse qui grandissait en moi depuis quelque temps. Et cette confidence me fit l'effet d'une véritable révélation. Des larmes brûlantes glissèrent sur mon visage en un débit surprenant au point de me rendre complètement aveugle. Tâtonnante, je cherchai de la main la boite de mouchoirs en papier qui trônait de coutume sur la table basse, que s'empressa de me faire passer Nila. Je plongeai mon nez humide dans les feuilles de ouate, en un splendide numéro de trompettiste. La mine joviale qu'affichait quelques minutes auparavant mon amie avait cédé la place à l'inquiétude. Elle se pencha vers moi, essuyant mes larmes qui ne cessaient de couler.

- Darling, voyons, qu'est-ce qui te fait dire ça ?!!!!!!!!! 

- Oh Nila !... - soupirai-je entre deux sanglots - William est adorable avec moi, tendre, attentionné, généreux... seulement...

- Seulement ?...

Mal à l'aise, je me dandinai sur le canapé, tripotant machinalement le petit tas de mouchoirs qui s'étaient accumulés entre mes mains. Oh comme il était difficile d'expliquer ses propres sentiments, ses craintes et ses interrogations, d'autant plus que William et moi formions aux yeux de notre entourage, un couple d'amoureux profondément épris l'un de l'autre ! C'était le cas pourtant, j'en étais convaincue, toutefois...

- Vois-tu, Nila, tu me prendras peut-être pour une sotte, mais j'ai toujours eu une haute opinion du couple. Quand on est avec quelqu'un, ce n'est pas uniquement par attirance physique ou... sexuelle - sur ce dernier mot, les acquiescements frénétiques de mon amie, dont la tête se balançait de haut en bas, à vive allure, entraînèrent un sourire nerveux que j'essayai de dissimuler. Mon discours se voulait sérieux, que diable ! Je poursuivis, d'un ton grave - c'est aussi pour bâtir quelque chose ensemble, apprendre l'un de l'autre au travers de nos ressemblances et de nos différences, afin de sublimer notre amour, si tant est que... 

- Que ?... Mazette, Justine, accouche !!!

Je dodelinai de la tête devant son empressement, moulinant de la main pour lui indiquer que ça allait venir... 

- Si tant est que l'on puisse en parler !... - murmurai-je enfin d'une voix éteinte

Il y eut un flottement durant un court instant. L'expression de perplexité qui s'était dessinée sur le visage de mon amie confirmait mon tourment. Visiblement, elle compatissait... Sa réaction fut pourtant inattendue...

- Je ne te suis pas très bien, Justine... Ne me dis pas que tu te ronges les sangs pour la bonne et simple raison qu'il ne t'a jamais dit qu'il...

- M'aimait !!! Oui!...

Le rire strident qu'elle émit, si communicatif de coutume, m'irrita fortement. Blessée, je me refermai sur moi-même, fuyant son regard.

- Oh, Justine chérie, sorryyyyyyyyyyyy, je ne voulais pas te vexer!... - fit-elle tout en continuant néanmoins à rire, ce qui accroissait mon exaspération et mon embarras - Il ne t'a jamais dit qu'il t'aimait, mais le lui as-tu dit, toi ???

Je relevai le nez, ma bouche s'arrondissant de confusion.

- Bah, non !...

- Sacrée française !!! - s'écria-t-elle, gloussant de plus belle - Regarde où te mènent vos coutumes archaïques !!! Tu n'as pas affaire à un latin lover qui va te chanter la sérénade au-dessus de ton balcon, mais à un américain brut de cuir - bien que de descendance écossaise, je te le concède - dont la famille s'est séparée de la vieille Europe avec les premiers pilgrims !!! Ici, du point de vue relationnel, l'homme et la femme sont à égalité, et si tu attends quelque chose de lui, c'est à toi de faire le premier pas !...

Je rougissais devant ma sottise et mon ignorance. Néanmoins, je rétorquai :

- C'est qu'il est si différent des autres, si raffiné, si bien élevé... Un peu de la vieille école...

- Cesse de l'idéaliser ainsi ! Il est comme tout le monde !!! Ce n'est pas parce-que nous ne nous habillons pas tous en Calvin Klein que nous sommes des sauvages, des illettrés sans aucune éducation ??? Je sais que "Jackass" fait le plein d'audience sur MTV, nous ne sommes pas pour autant un ramassis de sagouins !

J'arquai un sourcil empreint de malice. Nila perçut le message et s'inclina devant ma moue dubitative :

- D'accord, nous sommes les champions du rototo, mais nous pouvons, nous aussi, avoir du savoir-vivre et connaître les bonnes manières. Vous, les frenchies, vous nous toisez toujours de haut comme si nous étions un peuple d'arriérés!...

Je relevai l'affront avec une certaine verdeur...

- Tu n'en fais pas un peu trop, là ???  Qui est-ce qui vient de me traiter d'archaïque ??? Vous êtes quand même encore nombreux à croire que notre pays est gouverné par la reine d'Angleterre et que nous n'avons pas l'électricité! Et j'exagère à peine, là !!!

Piquée au vif, Nila se redressa.

- Alors vous, vous n'avez aucun humour et en plus, vous êtes arrogants !!!

Je me levai à mon tour...

- Arf ! Et vous, vous croyez les maîtres du monde !!!

Un silence de mort s'abattit sur nous. Le dialogue muet que nous échangions à présent, à travers nos yeux furibards, ne laissait aucun doute sur la fureur qui nous animait. Fort heureusement, la colère s'envola aussi subitement qu'elle était venue. L'oeil malicieux de Nila se ralluma et un sourire niais naquit au coin de ma bouche, effaçant du même coup, les dernières traces de mon emportement.

- Excuse-moi !... - fis-je, confuse - J'ai été stupide de m'énerver ainsi...

- Non, c'est à moi de m'excuser!.. - répondit mon amie en secouant la tête en signe de désaccord - C'est ma faute ! Je t'ai titillée alors que tu es bouleversée... C'est idiot de ma part!... J'ai dû trop regarder CNN tout à l'heure ! Ils ont toujours une petite vacherie en magasin sur vous, les français, et parfois, je dois l'avouer, ça marche bien avec moi !  - poursuivit-elle en ricanant - Mais vous n'avez pas si tord que cela à nous juger ainsi... On a bien réélu Bush, alors comment être respectable après cela ?

J'éclatai de rire à sa dernière remarque.

- Tu sais, Nila, se serait quand même idiot de nous disputer pour des choses qui nous dépassent et contre lesquelles nous n'avons aucun pouvoir. 

- Tu as bien raison ! - fit-elle en entourant mes épaules de son bras et m'invitant à me rasseoir - Evitons ces discussions stériles et concentrons-nous sur le plus important : toi et William !

J'acquiesçai, haussant les épaules de découragement.

- J'ai si peur !... - soupirai-je - J'ai si peur de sa réponse... C'est si personnel!...

- Hummmm!... Pour ce qui est de questions personnelles, je pense que vous en avez partagées de plus intimes, non ?

Rougissante devant ses subtiles allusions , je la repoussai vivement mais gentiment de la main. Une fois de plus, je n'eus pour toute réponse que l'écho de son gloussement sarcastique. Excédée, je m'écriai :

- Mais que me conseilles-tu donc, alors ?

Nila redressa la tête, fermant à demi les yeux comme pour manifester une profonde réflexion, puis déclara :

- Vas-y franco ! Dis-lui que tu l'aimes avec un grand A ! C'est pas si compliqué que ça en fait !... Néanmoins, je ne comprends pas pourquoi tu en fais toute une histoire ?!!! Pourquoi tiens-tu tant que ça à ce qu'il prononce "les mots", il te l'a tant prouvé autrement!...

- C'est bien cela qui me chiffonne ! Il déborde de gestes tendres et d'attentions, mais tout ceci n'a jamais été traduit en paroles, comme s'il lui était impossible de les prononcer!...

- Parfois, les mots ont peu de valeur si on les compare aux actes... Il est si facile de dire "je t'aime" un jour, et son contraire le lendemain...

- Je suis de ton avis, mais dans mon cas, après ces deux mois de relation, j'aurais supposé qu'il se montrerait plus prolixe... Je repars en France dans deux semaines, sacrebleu, et je n'ai aucune idée de ce qu'il éprouve vraiment pour moi ! Il n'a jamais évoqué l'idée que je pourrais rester près de lui... Je vais repartir sans aucune assurance que cela durera malgré la distance!...

- As-tu déjà parlé de cela avec lui?

- J'ai essayé!... A demi-mot!... Mais il change immédiatement de sujet comme s'il voulait l'éviter ! Cela me rend dingue ! Je ne comprends pas son attitude car il est si aimant à côté de cela!...

- Dans ce cas, si c'est si important pour toi, tu dois lui dire ce que tu as sur le coeur, lui confier tes doutes et tes craintes... Et je suis certaine... qu'il trouvera LES MOTS pour les apaiser... 

- Je sais que tu as raison... Je cherche seulement le bon moment, le bon prétexte!...

- Si tu attends cela, tu ne le trouveras jamais. Parfois, il faut provoquer les évènements, ne pas craindre de prendre des risques. D'ailleurs, qu'as-tu à perdre ? William est fou amoureux de toi, c'est évident !

- Je le saurai bientôt, de toute façon!... - soupirai-je encore une fois.

- Laisse parler ton coeur, il te guidera... Aie confiance !...

C'était donc la décision que j'avais prise - la bonne, à n'en pas douter - qui me taraudait à présent, et que j'avais peine à évoquer. J'avais rendez-vous avec William en fin d'après-midi, et cette perspective m'ôtait tout appétit. Finalement, agacée par les regards en coin de ma tante, j'optai pour un mensonge pieux...

- Je repars dans deux semaines, cela doit être cela qui me perturbe...

- Je crois surtout que c'est parce-que tu vas devoir quitter ce garçon...

Sacrée Tata !!! J'étais démasquée !... Je hochai tristement la tête...

- C'est si loin la France, Tatie !!! J'ai tellement peur que la distance nous éloigne totalement!... Je n'ai pas les moyens de revenir ici pour le moment, et de son côté, il est très occupé par son travail... C'est sans issue !!!

Dans un bruit de chaise que l'on avance, elle s'approcha de moi, et releva affectueusement mon menton. Un sourire réconfortant se lisait sur ses lèvres et une vague de chaleur recouvrit tout mon être, comme une lame de feu, rassurante...

- Je reconnais tes doutes pour les avoir vécus au même âge que toi en venant ici!... Quand, à la fin de mon année universitaire, j'ai du repartir à cause de mon visa qui n'était plus valide, j'ai cru mourir de chagrin, tant j'étais convaincue que je ne reverrai plus jamais ton oncle Brad !!! A l'époque, il y a presque trente ans de cela, les moyens de communication n'étaient pas aussi développés : il n'y avait pas Internet, et téléphoner aux Etats-Unis coûtait une fortune !... Et pourtant, nous avons continué à échanger du courrier, et mis un point d'honneur à nous appeler, l'un comme l'autre, une fois par mois. Rapidement, nous nous sommes rendus compte que nous ne pouvions pas vivre plus longtemps éloignés l'un de l'autre. Brad s'est arrangé pour me trouver un travail ici, nous nous sommes mariés et nous ne nous sommes plus jamais quittés... Si vous vous aimez vraiment, vous dépasserez tous ces obstacles... Ce qui compte, c'est de vraiment le vouloir... Ensuite, tout est facile!

- Si je pouvais être certaine que c'est ce qu'il souhaite ! - murmurai-je - Il fuit le sujet chaque fois que je tente de l'aborder...

- Dans ce cas, ma belle, il va falloir te battre et percer ce mystère ! Tu sais, il n'y a pas de honte à avouer ses sentiments ! Tu es bien comme moi ! Tu as besoin de le dire, de le clamer haut et fort - tout en accueillant son écho en retour - et je comprends tes craintes s'il évite toute communication avec toi. Néanmoins, je suis convaincue des sentiments forts de ce garçon à ton égard - que tu ne m'as toujours pas présenté d'ailleurs !!! - le rose aux joues et l'air enjoué que tu affiches à chacune de tes visites ici, ne font que confirmer la joie que sa compagnie te procure. Il ne faut pas hésiter à te confier à lui, la vie est trop courte ! Et je sais de quoi je parle !...

Mon coeur se serra à cette évocation, laquelle nous remémorait l'injustice et la tragédie qui nous avaient frappés, cinq ans auparavant, le jour du 11 septembre... Ma tante tourna la tête dans la direction opposée, cherchant vainement à cacher un rictus de douleur qui déformait son doux visage. Elle se leva et prit la photo de son époux posée entre celles de ses deux fils sur la commode derrière nous, et la serra contre sa poitrine. Pivotant vers la fenêtre, le regard perdu vers l'horizon, elle sanglotait...

- Tu sais, quand je repense à ce sinistre jour qui m'a séparée à jamais de l'amour de ma vie, ma seule consolation est d'avoir pu lui dire que je l'aimais avant qu'il parte en mission sur les tours. Il m'avait téléphonée juste avant le départ de son équipe. Je lui avais ordonné de bien faire attention à lui, je lui avais dit combien je l'aimais, tout ce qu'il représentait pour moi. J'ai pu partager cela avec lui... Et quand j'ai vu les tours s'écrouler et senti ce vide effroyable me posséder, j'ai compris qu'il était perdu et que je ne le reverrai plus jamais, du moins dans cette vie... 

Les larmes me brûlaient les yeux. Parfois, je me demandai comment elle avait pu tenir le coup après ce drame. Son appartement ressemblait à un musée : le casque de pompier de mon oncle restait imperturbablement accroché dans l'entrée, le drapeau américain qu'on avait remis à la famille après l'enterrement reposait, parfaitement plié, sur la commode à côté des photos. J'étais  pratiquement sûre qu'elle n'avait même pas songé à se débarrasser des vêtements de son époux et qu'elle les avait conservés précieusement dans l'armoire de leur chambre, comme s'il était encore là, parmi nous. C'était d'ailleurs ce que je ressentais à chacune de mes visites ici. J'avais toujours l'impression de voir surgir de la cuisine l'oncle Brad, un tablier autour de la taille, une cuillère en bois remplie de sauce tomate faite maison, sur laquelle il soufflait pour en refroidir le contenu, et qu'il goûtait finalement, s'extasiant, en gestes et en paroles, de son délice. Je ne pouvais reprocher à ma tante sa persistance à  vouloir vivre dans le passé. Il est si facile de juger les autres quand on n'a pas traversé ce genre malheur. Mais quand mon regard se posait sur sa frêle silhouette, ses cheveux grisonnants bien avant l'heure, et l'air triste qu'elle arborait constamment, un sentiment d'impuissance insupportable m'envahissait, au point de culpabiliser de ne pouvoir en faire d'avantage pour elle. Ce n'est pas manque de supplications de la part de mon père pour la faire revenir vivre en France avec nous! Mais elle avait refusé, catégoriquement...

"Pourquoi veux-tu que je quitte le pays dans lequel j'ai plus vécu que je n'ai grandi ??? Toute ma vie est ici à présent ! Mes fils vivent ici, mes petits enfants aussi et mon emploi de bibliothécaire me convient très bien! Qui ira fleurir la tombe de Brad si je viens me perdre dans votre sud-ouest ???  Je ne vais pas le laisser tout seul ici ! Nos fils sont bien trop occupés pour lui rendre visite régulièrement..."

Nous avions rapidement abandonné... 

Le son de sa voix, tremblante d'émotion, me soutira de mes réflexions. Son regard translucide se posa avec tendresse sur la photo de son défunt époux.

- Vois-tu, il n'y a pas que le soutien de mes fils qui m'a aidée à survivre, mais par dessus tout la pensée de savoir qu'au dernier moment, avant son dernier soupir, il ait pu songer à moi en sachant combien je l'aimais. C'est ce qui lui a permis de sauver toutes ces vies avant de perdre la sienne. Il est parti en paix, et cela me rend sereine, malgré le manque de sa présence...

Elle poursuivit sur un ton plus énergique :

- Je sais que je dois accepter de vivre sans lui... Je vais avoir cinquante-cinq ans, autant dire que dans notre société actuelle, je suis bonne pour la casse... Mais j'ai la chance d'avoir de merveilleux souvenirs. Je n'ai qu'à ouvrir un petit tiroir dans ma tête et d'innombrables évènements heureux me viennent en mémoire, apaisant mon âme, soulageant mon coeur... D'autres n'ont même pas cette chance!..

Soudain, elle se ragaillardit :

- Quant à toi, ma fille, ne perds pas de temps et cours lui dire tout ce que tu penses de lui ! Tu lui ouvriras ton âme et il n'en sera que plus reconnaissant... Les hommes ont une pudeur que nous avons du mal à comprendre... Ils ont l'impression de se montrer vulnérables alors que c'est ce que nous aimons le plus chez eux... 

Je restai stupéfaite, vissée sur ma chaise. Elle frappa dans ses mains, m'intimant de me lever.

- Allez, vite, vite !!!

Tout était limpide à présent pour moi. Ma tante Eva avait raison, la vie était bien trop courte pour s'embarrasser d'hésitations stupides. J'aimais William et il fallait que je le lui dise !!!

Je serrai ma tante contre moi, laquelle me jeta pratiquement dehors, et courus le rejoindre.

Nous nous étions donnés rendez-vous au Rockefeller Center, complexe commercial de New-York, situé au coeur de l'île de Manhattan, dans le quartier de Midtown. C'était un lieu hautement touristique, d'autant plus en hiver, et surtout en cette période de fêtes de Noël, principalement pour le sapin gigantesque à renommée mondiale, dont l'illumination faisait la une des journaux télé de tous les pays, mais aussi pour sa patinoire, où nombre de films et séries télévisées étaient régulièrement tournés. 

Emmitouflé dans un long manteau de couleur sombre, William m'attendait, non loin de la statue de Prométhée et de ses jets d'eau. C'était toujours pour moi une joie immense de le retrouver ! Ses longs bras m'accueillirent tendrement et m'enveloppèrent entièrement. Blottie contre lui, doucement bercée par sa paisible respiration, je savourai l'instant présent. Il s'écarta un instant et me demanda :

- Sais-tu patiner, Justine ?

- J'en ai eu l'occasion quand j'étais enfant...  Mais je n'ai jamais brillé par mon adresse, je te préviens !

- Cela tombe bien, moi non plus !!! Mais je crois qu'à nous deux, nous ferons sensation !

Il m'adressa son sourire malicieux qu'il avait coutume d'afficher quand la situation se prêtait au ridicule, surtout s'il s'agissait du mien. Je le suivis néanmoins, confiante...

En été la patinoire devenait une terrasse sur laquelle les gens venaient se promener, y manger ou y boire un verre. L'hiver, elle était gelée et divertissait les citadins en manque de bosses et de bleus à leur postérieur... Je ne présageais rien de bon pour le mien d'ailleurs !...

Chaussée de mes patins, j'entrepris une entrée sur scène honorable, devenue depuis inoubliable !...  Lancée sans amarres, je moulinais majestueusement des bras dans le vide, cherchant en vain une stabilité qui me faisait - lâchement - faux bond, pour finalement effectuer un grand écart grandiose et excessivement... douloureux ! Hilare, William vint à ma rescousse, m'offrant appui de son bras pour me ramener vers les barrières de sécurité. Manifestement, l'expérience acquise durant mon enfance avait fait long feu, et j'en venais à regretter de l'avoir suivi sur ce casse-pipe.  Je frottai mon derrière en geignant, peu décidée à renouveler l'essai. Mon facétieux compagnon sembla ne pas partager mon opinion quand il prit fermement ma main pour m'attirer de nouveau au milieu de la piste. J'amorçai un mouvement de repli, qu'il maîtrisa de sa solide poigne. Ses yeux brillaient de malice, les miens larmoyaient d'angoisse. Il me rapprocha de lui...

- N'aie pas peur... Laisse-toi aller...

Plantée au beau milieu de cette plaque gelée, je n'avais pas d'autre choix que l'écouter, à moins de vouloir devenir complètement infirme en essayant de retourner sur mes pas. Je m'agrippai à lui, craignant la chute à chaque instant. Soigneusement guidée, mon appréhension s'amenuisa peu à peu. Nos pas se firent plus amples et plus rapides, nous prenions de l'élan, et curieusement, je n'avais plus peur. Il me fit tournoyer ainsi pendant de longues minutes. En prenant de la vitesse, le froid se montrait plus cinglant, mais les calories que nous dépensions restauraient l'équilibre. Encore une fois, la magie williamesque opérait. Ce garçon était bien trop parfait !

- Pour quelqu'un qui ne sait pas patiner, tu te débrouilles bien, dis-moi ! - fis-je, avec ironie, alors que nous nous arrêtions un instant.

Il me répondit par un petit rire moqueur :

- Je crois que je t'ai un peu menti... - son oeil s'alluma devant mon air étonné - J'ai fait partie de l'équipe de hockey de mon université... J'étais assez doué !...

- Alors, là, tu m'a bien eue !!! 

Dans un sursaut d'orgueil, je voulus le repousser. Mal m'en prit ! Ainsi séparée de lui, dépourvue de tout maintien, je me sentis partir en arrière, mes pieds détachés du sol, patinant dans le vide. Je maudis Aristote et sa loi sur la gravité au moment où mon illustre postérieur entra en contact avec le sol gelé. Aie, aïe, aie !!! Au bruit fracassant  que produisit ma chute, je crus une seconde avoir creusé un cratère dans la glace ! Fort heureusement, ce n'était que mon pauvre coccyx qui était réduit en miettes !... 

William accourut, contrôlant difficilement un fou rire. Je lui lançai un oeil assassin tout en éludant l'envie folle de le repousser cette fois-ci, accueillant avec soulagement son aide pour revenir vers l'entrée de la patinoire.

- Je pense que tu m'as suffisamment montré tes prouesses sportives... - fit-il, rigolard, tandis que je m'escrimai à ôter ces patins diaboliques, non sans émettre quelques savants jurons dans la langue de Molière -  Si nous allions nous remettre de ces émotions dans un bon restaurant ?

La proposition était alléchante d'autant plus que mon déjeuner avait été plus que frugal par mon manque d'appétit. Je hochai la tête de contentement et acceptai avec ravissement la main qu'il me tendait, feignant d'ignorer, tandis que nous quittions les lieux, ses gloussements moqueurs qui accompagnaient chacun de mes mouvements de mémé recourbée... 

Nous nous rendîmes au Sea Grill, restaurant spécialisé dans les crustacés, situé entre la Rockefeller plaza et la 5th avenue, et qui donnait sur une vue magnifique de la patinoire, de façon -  j'en suis sure ! - à bien remuer le couteau dans la plaie... Je dus pourtant convenir que d'assister à la chute d'autres patineurs, s'étalant comme des crêpes puis se relevant péniblement en frottant leurs membres endoloris, ne mit pas longtemps à me dérider. L'adage se confirmait : le malheur des uns fait le bonheur des autres... Et là, c'était jubilatoire !

Je délaissai finalement ce spectacle cocasse pour me tourner vers William, qui m'observait en silence, un sourire étrange au coin des lèvres. J'arquai un sourcil d'interrogation. Pour toute réponse, il prit ma main et y déposa un doux baiser dessus. Je soupirai d'aise, contrairement au homard - vivant ! - que l'on vint me présenter avant d'aller lui faire sa fête en cuisine. Ma culpabilité s'évanouit instantanément quand la chair tendre et goutteuse du pauvre animal vint à la rencontre de mes papilles. Un vrai délice ! 

Tout au long du repas, je réfléchis à la façon dont je pourrais aborder le sujet, à savoir : Nous ! Le challenge était de taille car je soupçonnais mon compagnon de table d'esquiver volontairement toutes mes tentatives d'approche. Une boule d'angoisse enflait peu à peu dans mon estomac au point de m'ôter toute envie d'achever la dernière cuillerée de mon tiramisu, véritable sacrilège, vu le culte que vouait toute ma famille au sacro-saint dessert !!!

A la fin du dîner, occupés que nous étions à déguster un excellent espresso, j'entrepris une première tentative :

- Ces moments en ta compagnie vont me manquer quand je serai de retour en France. J'aimerais tant ne pas avoir à partir... - soupirai-je, tristement.

Il éluda la question en faisant signe au serveur d'apporter l'addition, attendit quelques secondes, puis me répondit, le plus innocemment du monde :

- La nuit est claire ce soir, je suis sûr que tu adorerais contempler les hauteurs de la ville !

Manqué !!! Je ne me laissai pas abattre et décidai de repartir à la charge un peu plus tard... 

Situé au 70ème étage du Rockefeller Center, Le Top of The Rock, permettait aux visiteurs de profiter d'une vue exceptionnelle sur la ville. De notre poste d'observatoire, protégé par une immense baie vitrée, nous pouvions admirer le paysage stupéfiant qui s'étendait sur des kilomètres dans chaque direction. Juchée sur un des télescopes, écoutant les explications de William, je découvrais des perspectives uniques de Central Park, du quartier nord de Manhattan, du bâtiment Chrysler, de Time Square, de la rivière Hudson, du pont de Brooklyn, et de la statue de la liberté. C'était tout bonnement la vue la plus spectaculaire de la ville, d'autant plus mise en valeur par les lumières étincelantes qui en irradiaient, tels des milliers de diamants scintillant dans leur écrin de béton. 

Nous nous promenâmes un bon moment sur cet étage à la sublime architecture art-déco des années 30. William persistait dans son détachement. Je m'étonnais de son insensibilité délibérée et jugeai qu'il était temps de passer franchement à l'offensive. Plantée devant lui, je cherchai à capter son regard, puis lui demandai, dissimulant tant bien que mal mon émoi :

- William !... Pourquoi fuis-tu toute discussion ???

Il prit un air faussement surpris qui accentua mon irritation.

- De quoi parles-tu, Justine ? Quelle discussion ?

- Mais à propos de mon prochain départ, de ce qu'il va advenir de nous !!! 

Je le sentis embarrassé, devenir distant... 

- Nous pourrions en parler plus tard, si tu veux. Ce n'est pas tellement l'endroit approprié, ici, non ?

Mais comme j'insistai, à bout d'argument, il me rétorqua, sèchement :

- Toi seule sais à quoi t'en tenir !

Un frisson d'effroi me parcourut l'échine !!! Jamais il ne s'était adressé à moi de cette façon ! 

- Mais voyons, William, cela fait des jours que j'essaie d'évoquer le sujet avec toi !!! Tu l'évites à tout bout de champ ! Tu sais bien qu'un seul mot de toi, et je cours faire une demande de prolongation de visa, je cherche du travail, je.. je...

Un ombre passa sur son visage, accentuant la rudesse subite de ses traits...

- Que veux-tu m'entendre dire, Justine ??? La seule fois où j'ai ouvert mon âme à quelqu'un, je l'ai regretté amèrement... Je ne ferai pas la même erreur une seconde fois!..

- Que pourrais-tu avoir à regretter avec moi ??? Je t'aime tant William !!! - Ça y est, je l'avais dit, et sans réfléchir !!!  J'aurais peut-être dû, d'ailleurs... - Tu n'as rien à craindre de moi... Tu le sais bien !

Il émit une étrange onomatopée, manifestant son scepticisme.

- De toute façon, tu m'auras oublié dès que tu auras posé un pied sur ton sol français ! - m'assena-t-il,  glacial.

- Moi, t'oublier ???? Comment peux-tu me dire cela ?!!! - Horrifiée, je tentai de faire taire les hurlements intérieurs qui montaient en moi - Tu n'as pas idée de la torture que cela représente pour moi de devoir te quitter ?!!!

Le ton commençait sérieusement à monter entre nous. L'atmosphère était plus qu'électrique. Je saisis le pan de son manteau, l'obligeant à me regarder. Il se raidit instantanément.

- William ! Pourquoi te comportes-tu ainsi avec moi ? Tout allait si bien ? Que t'arrive-t-il tout à coup ???

La mâchoire serrée, il prononça alors ces mots terribles :

- Si tu tiens à le savoir, je pense... que les meilleures choses ont une fin!...

J'eus soudain l'impression que le sol s'effondrait sous mes pieds tandis que l'immeuble m'achevait en s'écroulant sur ma tête. Une heure auparavant, nous nous dévorions des yeux au restaurant, et voilà qu'à présent, il se comportait comme le plus odieux des hommes! Ce n'était plus la même personne que j'avais en face de moi, elle lui ressemblait parfaitement, mais les paroles qu'elle proférait, d'une violence insoutenable,  ne pouvaient pas provenir de sa bouche... Sa tendre bouche sur laquelle mes lèvres s'étaient perdues si souvent... 

Tétanisée, je bredouillai :

- Une fin ???? Quelle fin ??? Mais William, je tiens trop à toi, je ne veux pas me séparer de toi!...

- Vous dîtes toutes la même chose, mais par la suite !... - fit-il en haussant les épaules.

- Toutes ??? Mais je me fiche des autres, je ne suis pas comme les autres !!! Je t'aime, moi, tu comprends ?!!!!  Et je croyais que toi aussi... tu... m'aimais !...

- Peu importe ce que je ressens pour toi, Justine, tu ne seras bientôt plus là et...

- Plus rien ne compte alors ??? - sanglotai-je - Tout ce que nous avons vécu ensemble, ces deux mois merveilleux, n'ont plus d'importance à tes yeux, uniquement à cause de mon départ ???

- Je n'ai pas voulu dire cela, Justine !... - fit-il en soupirant d'exaspération. Voilà ce qu'il ressentait pour moi maintenant : de l'exaspération !!! - Seulement, je sais, par expérience, que la distance t'éloignera de moi sans que tu t'en rendes compte. Je ne veux pas avoir à t'attendre et connaître une nouvelle fois cette souffrance... et cette déception...

- Mais qui donc t'a fait souffrir à ce point, William, pour te rendre aussi insensible ??? Je ne te reconnais plus !!!

Il baissa la tête, l'enfouissant un peu plus dans le col de son manteau, les mains cachées dans ses poches, comme pour mettre plus de distance entre nous. 

- Je suis désolé.. Je n'ai jamais voulu te faire de mal... - murmura-t-il pour unique réponse. 

J'étais pétrifiée d'horreur, mes jambes me soutenant à peine. J'aurais voulu me jeter dans le vide s'il n'y avait pas eu la vitre. Il ne me regardait plus, fixant l'horizon, impassible à mes appels. 

- Je me suis donc trompée sur toute la ligne... - observai-je alors, anéantie - Je réalise que je n'ai été qu'une passade pour toi... Tu t'es envoyé une petite frenchie pendant deux mois, tu vas pouvoir passer à une autre dès que je serai partie, si cela n'a pas déjà été fait !...

- Si c'est comme cela que tu me vois !... - répliqua-t-il avec une moue de dépit.

J'avais l'impression d'avoir plongé dans la quatrième, voire la cinquième dimension, ce genre d'univers où tout parait similaire à ce que vous avez vécu, jusqu'à ce qu'un évènement insolite vienne tout faire basculer, vous laissant errer dans ces limbes cauchemardesques, pour l'éternité. L'effroyable éternité était devant moi maintenant, il n'y avait aucun doute !

Je m'accrochai à lui, suppliante... J'étais ridicule et pathétique !...

- Cela ne peut pas se terminer comme cela entre nous !!!

Il fit un pas en arrière, inébranlable.

- De toute façon, j'avais songé depuis un moment à tout arrêter... Tu m'as facilité les choses...

Voilà qu'en plus il retournait la situation contre moi !!! Champion, le William !!! Désespérée, je me jetai contre lui, frappant sa poitrine de mes poings, qu'il subit sans sourciller, stoïquement.

- Sal...(bip!) !!! Je te déteste !!! Je te maudis de m'avoir joué la comédie pendant tout ce temps !!! Oh comme je te hais !!!

Je m'écroulais en pleurs, indifférente aux regards des passants qui m'observaient, s'interrogeant assurément sur ma santé mentale.

- Je regrette... - l'entendis-je dire, faiblement.

Je me relevai, sans un geste ni un regard pour lui. J'étais sans force, le corps et l'âme vidés de leur substance. Je voulais fuir ce lieu de désastre au plus vite... Je m'adressai à lui, une dernière fois, la voix déformée par l'émotion :

- C'est étrange, mais j'ai cru, tout au long de ces semaines, que tu étais différent des autres, que je pouvais avoir confiance, que tu valais vraiment la peine... que je t'aime !... Comme je regrette de t'avoir rencontré !!! Adieu, William !...

Il resta immobile, n'esquissant aucun mouvement pour me retenir alors que je m'en retournais vers les ascenseurs. Concentrée sur ma fuite, je ne pus distinguer sa longiligne silhouette s'appuyer contre la barrière vitrée, la tête recourbée, ses épaules secouées de ce qui aurait pu ressembler à des sanglots...

Je m'engouffrai dans l'ascenseur, pressant comme une forcenée sur l'interrupteur pour m'échapper au plus vite de cet endroit abominable. J'aperçus mon reflet dans le miroir, et étouffai un cri de frayeur devant ma mine décomposée, qu'auraient pu jalouser Morticia et toute la famille Adams réunie ! Des yeux hagards - les miens - dévoraient mon visage que des larmes mêlées au mascara avaient barbouillé de traces noires, s'étalant en tâches grossières sur mes joues et mon menton. Je fêtais Halloween avec un peu de retard !!!

Parvenue sur la rue, je hélai un taxi, digne de se voir attribuer la médaille du courage pour oser transporter le zombie que j'étais devenue. Tout le long du chemin qui me ramenait chez Nila, j'utilisai l'intégralité de mon paquet de kleenex, trompetant et reniflant comme une possédée. Mon esprit était vide de pensées, incapable de raisonner. Seules les cruelles paroles de William tournoyaient dans ma tête, se répercutant contre ma boite crânienne en un écho douloureux. Je sanglotai de plus belle, offrant au chauffeur de taxi le pitoyable spectacle d'une pauvre idiote délaissée...

Arrivée sur le seuil de l'appartement de Nila, Je poussai la porte avec un certain soulagement. J'allai pouvoir me réfugier sous la douche, prendre deux Lexomyl et me coucher sans avoir à penser durant quelques heures !...

 Malheureusement pour moi, ma colocataire en avait décidé autrement !... 

S'était réunie dans le salon-salle-à-manger-cuisine de 10 m2, une dizaine de personnes, dont Julian, le nouveau chéri de mon amie. Tous plus ou moins entassés sur le mini canapé et ses environs, au milieu de cadavres de bières et de paquets de chips, ils commentaient le match de basket à la télé. Un duveteux brouillard aux effluves "chanvresque" flottait au-dessus d'eux. Ils me regardaient tous comme si j'étais une extra-terrestre, réaction compréhensible vue la piteuse allure que j'avais ! Nila se leva tout de go en m'apercevant, une bouteille de bière à la main, un méga-sourire fendant d'une oreille à l'autre son joyeux visage :

- Oh Justine, tu tombes bien !!! Tu sais qu'on est en train de ga... gn... er ?!...

Sa voix chuta en un sifflement chuintant. Malgré le stade nirvanesque qu'avaient atteint les neurones de son cerveau, il ne lui fallut qu'une seconde pour retrouver ses esprits et comprendre la triste réalité qui s'était abattue sur moi. 

- Oh, ma pauvre chérie !.. - fit-elle avec effroi, en posant une main sur sa bouche.

Je ne répondis point, incapable étais-je d'émettre le moindre son. Je me contentai de hocher la tête et de m'effondrer dans les bras réconfortants qu'elle me tendait...

Fin du chapitre 4

© Leia - octobre 2006