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UN ALLER-SIMPLE POUR NEW-YORK
Chapitre 2 Je sortais de la douche quand le téléphone sonna. Je me précipitai pour décrocher le combiné. C'était William qui me proposait un pique-nique à Central Park. Rendez-vous fut pris dans une demi-heure. Il fallait faire vite ! Je me vêtis rapidement d'un jeans et d'un débardeur blanc, abandonnai l'utilisation du séchoir sur mes cheveux, lesquels auraient tout le temps de s'aérer en chemin, laissai un mot sur la table du salon à l'attention de Nila encore endormie, puis courrai prendre le métro. Quelques stations plus tard, je poussai la porte d'un coffee-shop situé face à l'entrée sud du parc. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir William en compagnie d'une sublime créature aux longs cheveux blonds bouclés. Il se leva en m'apercevant et me déposa un tendre baiser dans le cou. - Justine, je te présente ma soeur, Candice... Des yeux d'un vert profond se posèrent alors sur moi. Durant un cours instant, nous nous observâmes mutuellement, puis un ravissant sourire se dessina sur les lèvres de la jeune fille tandis qu'elle me tendait la main. - Enchantée de te rencontrer, Justine ! William n'a pas arrêté de me parler de toi ! - J'ignorais que tu avais une soeur ?!!! - dis-je en me tournant vers lui. - Candice est de passage à New-York... Elle est étudiante en médecine à Chicago... - Je viens assister à la première de mon petit ami... - ajouta-t-elle, très excitée - C'est un comédien. Il joue le rôle de Roméo dans Roméo et Juliette de Shakespeare... J'ai tellement hâte ! Cela fait plusieurs mois que nous ne nous sommes pas vus !!! - Je comprends ton impatience !!! Charmée par tant de spontanéité, je pris place en face d'elle et l'écoutai me raconter leur histoire. Elle semblait vraiment très amoureuse. - Il est anglais... - poursuivit Candice qui ne tarissait pas d'éloges sur son amoureux, ses tâches de rousseur rosissant de plus belle chaque fois qu'elle prononçait son nom - et il s'appelle Terry!... Enfin, Terrence Grandchester... C'est un aristocrate, mais il se fiche de son titre comme d'une guigne ! Ce qui compte pour lui c'est de jouer ! - Terrence Grandchester ?!!! - m'exclamai-je - Je crois avoir lu un article sur lui dans l'avion qui me menait ici... Cela disait qu'on avait rien vu de tel depuis une décennie, qu'il avait un talent immense ! Et pour ce que j'ai pu en juger sur la photo jointe à l'article, il est très séduisant... Mon interlocutrice tourna au cramoisi. J'étais ravie de rencontrer quelqu'un qui s'émouvait aussi facilement que moi!... - En effet, il est très beau!... - pouffa-t-elle - Si tu l'avais vu dans son costume du roi de France dans le Roi Lear, son avant-dernière pièce, il était à hurler !!! - Pour sur ! - ajouta William, resté silencieux jusqu'à présent - Quand on voit la meute de filles en délire qui l'attend à la sortie du théâtre, on ne peut que le constater ! Il joignit les gestes à la parole, mimant ces pauvres filles énamourées qui s'époumonaient à scander le nom du jeune comédien. Candice éclata de rire. - Ne te moque pas, voyons ! Ce n'est pas facile pour lui ! - le rabroua-t-elle entre deux hoquets - Rends-toi compte qu'il est obligé de se déguiser quand il doit sortir en ville !!! La dernière fois qu'il m'a donné rendez-vous, je l'ai si peu reconnu que j'ai failli le frapper, et même le mordre, tellement j'ai cru que c'était un inconnu qui m'enlevait !!! Candice se montrait si explicite dans ses gestes que j'avais nettement l'impression d'assister à la scène. Je riais à mon tour de son récit. Elle était d'une nature vraiment différente de son frère, lequel était plus réservé, concentrant toute sa personnalité sur sa capacité de séduction. De son côté, elle était plus démonstrative, insouciante... On la sentait simplement libre et je me surpris à l'envier, moi qui doutais en permanence de tout. Etrangement, je me sentais proche d'elle et je me dis que j'aimerais vraiment devenir son amie... - Oups ! - fit-elle en regardant sa montre - Il est temps que j'y aille ! - Tu ne devais pas retrouver Terry ce soir avant le spectacle ? - s'enquit William, un peu surpris de tant de hâte. - Si ! Mais je comptais lui faire la surprise d'arriver un peu plus tôt ! - Dans ce cas, dépêche-toi ! Elle saisit son sac prestement et commença à partir quand elle se retourna vers moi avec un large sourire : - Oups ! J'oublie les bonnes manières !... On se revoit bientôt, Justine ! Ravie de t'avoir rencontrée ! Elle envoya un baiser de la main à son frère, puis pshiiit!, elle avait disparu ! - Je crois qu'il n'y a pas plus grande fan !... - fit William en soupirant d'aise. De la tête, il me montra le parc à travers la fenêtre - On peut y aller nous aussi, si tu le souhaites... - Avec grand plaisir ! William laissa quelques dollars sur la table puis m'entraîna dehors. C'était encore une belle journée de fin d'été qui commençait. J'étais heureuse en compagnie du garçon dont je sentais que je tombais amoureuse... Il était vraiment irrésistible avec son sweat-shirt bleu clair aux effigies de Columbia et son pantalon de toile beige. On aurait dit un étudiant sur le chemin de l'université. Sans un mot, il m'attira un peu plus contre lui, et nous entrâmes dans le parc. Nos pas se faisaient lents à mesure que nous avancions tant l'atmosphère paisible du lieu nous inondait. J'étais bien souvent venue me promener à Central Park avec mes cousins mais cette fois-ci, il me semblait le redécouvrir. Mes sens s'intensifiaient tandis que je me détendais. Je percevais à présent le crissement des gravillons de l'allée sous mes pas, la légère brise qui me caressait à travers les branches des arbres qui s'entrelaçaient dans le ciel, la clarté diffuse qui se faufilait entre les feuilles... Le parc était devenu un endroit magique à mes yeux si bien que je craignais de me réveiller et de réaliser que ceci n'avait été qu'un beau mais simple rêve... La main de William dans la mienne me rassura, et c'est frissonnante d'émotion que je me blottis contre lui, jusqu'à sentir les battements de son coeur.
Nous arrivâmes sur une colline recouverte de cerisiers qui s'étendait en pente douce vers la fontaine de Bethesda. Il s'offrait à nos yeux un point de vue extraordinaire : une terrasse circulaire en dalles roses, richement ornementée , venait à la rencontre des chemins de promenade environnants. Les visiteurs désireux de profiter de la tranquillité du lieu pouvaient s'asseoir sur les bancs disposés tout autour. La fontaine, coiffée d'une sculpture d'ange, aux ailes déployées veillait sur le lac qui bordait le lieu. Quelques barques y ondoyaient paisiblement au rythme du vent léger. Dans un soupir d'aise, William se laissa choir sur la pelouse. Je m'allongeai à ses côtés, contemplant le ciel d'un bleu vif, lumineux, tacheté de quelques nuages égarés. Je l'entendis fouiller dans son sac-à-dos. - Je n'ai pas eu le temps de faire les sandwiches, mais j'ai pris la peine d'amener une excellente bouteille de chardonnay californien ! L'excès de saké de la veille me remontait déjà le coeur et je me demandais si j'allais pouvoir boire une seule gorgée de ce vin. Devant mon embarras, William s'écria : - Tu es bien pâle tout d'un coup ! Tu dois avoir faim ! Attends-moi ici deux minutes, je reviens ! Deux minutes chrono plus tard, il revint avec deux hot-dogs achetés à un des vendeurs à roulotte qui déambulaient autour de la terrasse de la fontaine. Les hot-dogs en soit n'étaient pas mon plat préféré, mais aux côtés de William, j'aurais pu avaler n'importe quoi. Je croquais dans le pain chaud et un goût douceâtre de saucisse parfumée au ketchup m'envahit la bouche. Finalement, un peu de vin blanc allait m'aider à faire passe tout ça ! Pendant ce temps, William avait débouché la bouteille et me servait une petite coupe. Il approcha la sienne qu'il fit tinter contre la mienne. - Cela se fête, non ? - fit-il avec un sourire malicieux. - Quoi donc ? - Notre premier jour, ensemble... Qui en amènera bien d'autres... J'espère!.. Sur ces mots, il déposa un doux baiser sur mes lèvres. Troublée, je manquais de renverser mon verre. Voulant faire bonne figure, je détournai la conversation. - Ta soeur est vraiment charmante ! Elle est fraîche, spontanée, je suis sûre qu'elle sera un excellent médecin. Visiblement, William semblait ravi de m'entendre vanter les mérites de sa soeur. - Toute petite déjà, elle s'inquiétait du sort des gens, organisait des collectes de jouets auprès de ses amis pour les plus miséreux. J'ai dû bien souvent subir le sort de cobaye quand l'envie lui prenait de m'enturbanner de pansements!... Je n'ai pas été surpris quand elle m'a annoncé sa décision de devenir docteur. C'est sa vocation. Elle est née pour s'occuper des autres... - Cela ne doit pas être facile pour elle de garder le contact avec son amoureux car je devine leur emploi du temps surchargé à tous deux ! William opina de la tête. - Pourtant cela fait plus de trois ans que cela fonctionne ! Et dire que je n'aurais pas donné deux cents à leur relation quand elle a débuté... - Pourquoi donc ? - Parce-que Candice sortait d'une période très difficile de sa vie quand elle a rencontré Terry. Elle venait de perdre son ami d'enfance, Anthony, dans un accident de cheval. J'ai bien cru qu'elle ne s'en remettrait jamais !... Une ombre passa sur son beau visage. Ses traits se durcirent. Visiblement, ces souvenirs tragiques avaient peine à s'émousser... Nerveusement, il but une gorgée de vin. - J'aimais beaucoup ce gamin moi aussi. Je l'ai vu grandir, il était tout le temps chez nous... Il est mort sous les yeux de Candice, qui n'a rien pu faire pour le réanimer. Terriblement choquée, elle a divagué pendant plus de trois jours ! La voyant sombrer dans la dépression, j'ai pris la décision de l'envoyer finir ses études en Angleterre... Nos parents sont décédés quand nous étions encore bien jeunes, vois-tu... C'était la première fois qu'elle partait si loin de moi... Bouleversée, les larmes aux yeux, je lui pris tendrement la main. - Mais je crois qu'aussi pénible fut cette décision, elle n'en était pas moins la meilleure que j'ai pu prendre à ce moment là, car quand elle est revenue ici, un an plus tard, je ne l'ai pas reconnue tant elle avait changé. Ce n'était plus le petit être fragile que j'avais quitté à l'aéroport, mais une magnifique jeune femme de 18 ans, lumineuse de joie de vivre. "Je suis amoureuse!" furent les premiers mots qu'elle prononça avant de se jeter à mon cou. A sa mine rayonnante, je l'aurais facilement parié ! - Je devine qu'il s'agissait de Terrence Grandchester !... - Hé oui ! Un aristocrate bagarreur, querelleur, grossier selon son humeur, qu'il a rarement bonne... - Quel portrait de lui tu fais là ! - ... Mais qui devient doux comme un agneau dès qu'il s'agit de Candice. Il l'aime passionnément, a tout quitté pour la rejoindre aux Etats-Unis, jusqu'à renier son titre de Duc, vu l'intransigeance de son père vis-à-vis des aspirations artistiques de son fils... - Cela existe encore de nos jours ce fossé des générations ? - Terry te le confirmera, d'autant plus que sa vraie mère est une actrice de grand renom... Malgré sa célébrité, cela faisait tache chez les Grandchester... Je n'ai jamais compris cet homme!... Il a reconnu et élevé son fils illégitime faisant fi des convenances, puis l'a rejeté quand celui-ci a voulu devenir un artiste... - Peut-être se revoyait-il à travers lui... - répondis-je, pensive - Et lui en voulait-il d'avoir le courage d'entreprendre ce qu'il n'avait pas osé faire en son temps... De décider tout simplement d'être heureux... - Tu as certainement raison... - soupira William - Toujours est-il qu'ils ne se parlent plus depuis ce jour bien que Candice ait maintes fois supplié Terry de reprendre contact avec son père... C'est mal parti pour l'instant, et connaissant l'obstination de ce garçon, ce n'est pas près de s'arranger... - Peut-être que l'amour de Candice parviendra à le raisonner. Laissons-lui un peu de temps... William leva vers moi un regard interrogateur. - Je prends tout cela un peu trop à coeur, tu ne trouves pas ? - Je le crois, oui... fis-je dans un petit rire - Mais c'est normal, tu es le grand frère de Candice, tu l'as toujours protégée, et tu voudrais que tout soit parfait dans sa vie... - m'empressai-je de le rassurer - Mes frères se comportent de la même façon avec moi... - Je crois qu'elle sera toujours ma petite soeur... - Qui a bien grandi... - Oui... Assis à côté de moi, son profil aux lignes parfaites regardant droit devant, songeur, je n'osais le déranger. Je découvrais une nouvelle facette de sa personnalité, des blessures secrètes qu'il me dévoilait. Peu à peu, ses paroles se firent plus aisées et mon coeur battit plus vite tout le long de son récit... Il avait tout juste 18 ans quand ses parents décédèrent dans un accident d'avion. Rapidement, il lui fallut mettre de côté son immense chagrin et affronter l'entourage qui voulait le séparer de sa soeur encore enfant. Tout en suivant ses études en marketing, il travaillait à mi-temps pour une agence de publicité, et dédiait le temps libre qui lui restait à Candice, s'efforçant de lui rendre la vie la plus douce possible afin qu'elle ne soufrât point de cette tragédie. - Elle était ma priorité... - murmura-t-il - Je n'avais plus qu'elle. Elle était ma seule famille à présent... Je ne voulais me consacrer qu'à elle et elle seule... Elle ressemble tant à notre mère!... Sa voix s'étrangla d'émotion. Je me rapprochai instinctivement de lui pour le réconforter. Il me prit la main et y déposa un baiser en signe de gratitude. Je mourrai d'envie de le serrer contre moi tant il m'apparaissait fragile à ce moment-là. - Ce fut une période très difficile à vivre... - poursuivit-il en soupirant tristement - D'un côté, je voulais être stable financièrement pour que Candice ne manque de rien, mais cela supposait de nombreux sacrifices dans ma vie personnelle. Mes états-d'âme étaient relégués au second plan, et il m'arrivait parfois, dans les grands moments de doute, dans mes crises de désespoir, quand je me retrouvais seul chez moi, après avoir couché Candice... Il m'arrivait alors de me demander si je pourrais résister à tout cela encore longtemps!.. J'étais si jeune et si désemparé. Heureusement, j'ai bénéficié du soutien du meilleur ami de mon père, Allan Brighton. C'est lui qui m'a engagé chez Anim'Box quand j'ai obtenu mon diplôme. Il m'a appris toutes les ficelles du métier, tout en me laissant du temps libre pour m'occuper de Candice. Je ne l'en remercierai jamais assez !... Je posais une main rassurante sur son épaule. - Tu peux être fier de toi, William. Candice est une ravissante jeune fille équilibrée, bien dans ses baskets, et promise à une belle carrière dans la médecine. Quant à toi, tu occupes un poste très intéressant au sein d'Anim'Box. Et tout ceci malgré une situation familiale que peu de gens de ton âge sont capable d'affronter. Il leva les yeux vers le ciel. - J'espère qu'ils sont fiers de moi, oui!... - Oh, mais il n'y a aucun doute là-dessus !!! Tu peux en être convaincu ! Où qu'ils soient, je suis sûre qu'ils savent tout ce que tu as fait pour ta famille. Son regard se troubla de larmes. Il posa une main sur ma joue. - Merci... - murmura-t-il - Merci d'être là, de m'écouter... Je suis vraiment bien près de toi... Ma tête s'alanguit un peu plus contre la paume de sa main. Je sentais la chaleur de sa peau contre la mienne, une bien agréable sensation... - Pourquoi moi, William ? Pourquoi moi, alors qu'il y en a tant autour de toi, bien plus belles et bien plus prometteuses ?... Pour toute réponse, il se contenta de suivre de son doigt le dessin de mes lèvres. - Je ne peux te l'expliquer... D'abord, tu es très jolie ! - fit-il en riant. Puis il se radoucit. - Dès que je t'ai vue dans cette cafétéria, tes jolies boucles emmêlées sur ton visage, tes joues rosies de timidité, j'ai su que je voulais mieux te connaître et... que je ne serais pas déçu. Tu es différente, Justine. Je suis serein auprès de toi, et c'est un sentiment que je n'avais pas éprouvé depuis bien longtemps... Son visage se faisait de plus en plus proche. Je pouvais entendre sa respiration le bruit assourdissant malgré les battements de mon coeur qui cognaient à mes oreilles. - Tu me connais à peine... - tentai-je, faussement désinvolte pour cacher mon embarras. - Tssss! J'ai toujours agi par instinct... Et tu sais ce que mon instinct me dicte maintenant ?... Je sentais à présent son souffle frôler mon front... Étonnamment, je soutins son regard, ne cillant point. - Non, dis-moi... - Ça !... Au moment où il déposa ses lèvres sur les miennes, un tourbillon d'émotions extrêmes s'empara de moi.. De la joie, des frissons, une tension dans les membres qui me paralysait peu à peu. Je basculai vers l'arrière. Je ne percevais plus que l'ombre de son visage en contre-jour, mais je pouvais sentir au contact de ses baisers qu'il souriait. Son corps se faisait plus pesant contre le mien, le souffle chaud de sa respiration devenait plus rapide. Je me sentais faillir et incapable de résister. Ma timidité naturelle cédait peu à peu la place à une audace dont j'ignorais l'existence. Mes mains se mêlaient à ses cheveux, répondaient avec frénésie à ses caresses. J'en oubliais même le lieu où nous étions !!! Un court instant, je me sentie happée par le sentiment désagréable d'être épiée... J'ouvris un oeil, puis deux, lesquels croisèrent le regard empreint de curiosité et d'une certaine malice d'une petite fille , debout devant nous, juste à quelques mètres, suçotant bruyamment sa chupa-chups en nous observant. Comme sous l'effet d'un choc électrique, je bondis. Les paroles de la mère, accourue pour récupérer son petit ange pervers aux jolies boucles blondes, ne firent qu'accroître mon embarras : "Un peu de pudeur, je vous en prie !!! Il y a des hôtels pour ça !!!" Nous étions enlacés, il est vrai, mais de là à nous comparer, à des bêtes en plein coït, il y avait de la marge !!! J'en restais néanmoins abasourdie, terriblement gênée, les joues brûlantes du flux de sang qui s'était précipité sur mon visage pour manifester mon émoi. Je n'osai esquisser le moindre regard vers William, lequel s'était redressé en même temps que moi, subissant stoïquement les reproches assassins de l'aimable mère de famille. Alors qu'elle s'éloignait, traînant sa progéniture qui freinait de ses petits pieds, éloquent témoignage de son refus de la suivre, mon doux charmeur se tourna vers moi. Je le vis arquer un sourcil et son oeil pétiller de malice, ce qui provoqua en moi un rire nerveux, qui entraîna instantanément le sien. Ce rire purificateur, qui nous secoua durant quelques minutes, mit un terme à notre confusion, si bien que je laissai échapper un soupir d'aise, dont je ne me serais jamais cru capable, cinq minutes auparavant, quand j'étais l'objet des invectives de la charmante américaine. Je remarquai que William ne riait plus, son regard bleu azur me fixait en silence comme s'il voulait pénétrer mon âme. Je frissonnai. Brusquement, il se leva sans un mot, rangea le petit paquetage dans son sac à dos, puis me tendit la main. - Viens!... Je ne reculai point. Son bras autour de ma taille, nous nous dirigeâmes vers une des sorties du parc. Les pensées fusaient dans mon esprit : qu'étais-je en train de faire ? Pourquoi était-ce à la fois si simple et si évident ? Il héla un taxi. Je prenais place à l'arrière du véhicule. J'avais l'impression que le conducteur me regardait étrangement. Ce pouvait-il qu'il puisse lire sur mon visage ? Je rougis bêtement et baissai les yeux, me concentrant sur ce qu'il se passait au dehors... Sur le chemin qui nous menait chez lui, nous n'émirent aucun son, seuls nos regards se hasardaient à se croiser. Un autre langage s'instaurait alors entre nous deux, muet de paroles mais fertile en sensations, de celles qui vous emplissent le coeur et vous éloignent de la raison. Curieusement, quand nous nous retrouvâmes devant son appartement, mes craintes du début s'étaient volatilisées. Je n'avais plus de doutes, je ne voulais qu'être avec lui, à chaque instant, encore plus à présent. Le charme hypnotique qui nous habitait fut pourtant réduit à néant par des cris provenant de l'intérieur. Inquiet, William poussa la porte. Un jeune homme brun, très séduisant, se tenait dans le salon, visiblement stupéfait de notre intrusion, stupéfaction réciproque, d'autant plus qu'un objet volant à vive allure venait de traverser la pièce et se fracasser contre le mur derrière lui...
- Terry ?!!!! Mais que fais-tu ici ? - Ah William ! Tu tombes bien ! Je t'en prie, peux-tu raisonner ta soeur, elle ne veut rien entendre !!! - s'écria le jeune homme avec soulagement, tout en esquivant un nouveau missile qui m'avait tout l'air d'être un livre, du moins ce qu'il en restait après avoir atterri violemment sur le sol, ventre à terre. Des hurlements hystériques émergèrent du fond du couloir... - Je ne veux plus te voir !!!! Va-t-en ! Laisse-moi tranquille !!!! - Tu vois ? - fit Terry à l'attention de William, en haussant les épaules, la paume des mains tournée vers le plafond en signe d'impuissance. - Mais que s'est-il donc passé pour qu'elle soit dans cet état ? - Bah, elle est arrivée dans ma loge alors que je répétais une scène de Roméo et Juliette avec ma partenaire, Suzan Marlowe... je n'ai pas eu le temps de lui expliquer ce que nous faisions qu'elle s'était déjà enfuie ! Je lui ai couru après jusqu'ici !!! Suzan Marlowe... - pensai-je en me remémorant l'article que j'avais lu sur Terry dans l'avion - Une bombe de première d'après la photo... Une grande séductrice... Une vraie prédatrice... La fille de la Vénus de Milo et de Casanova... Je voyais déjà la lanterne rouge sonner à grands cris au-dessus de la tête de Candice. La voix de cette dernière haussa d'un ton, visiblement très en colère. - Tu répétais, mon oeil !!! Je vous ai surpris en train de vous enlacer !!! - Mais c'est normal ! Roméo et Juliette c'est avant tout une histoire d'amour, ils sont souvent dans les bras l'un de l'autre !... Le regard désespéré que Terry adressa à William indiquait un réel appel au secours. - Voyons, Candice, calme-toi ! C'est un malentendu... - fit William d'une voix calme - Viens t'asseoir au salon que nous discutions de tout cela tranquillement... - Il n'y a plus rien à discuter ! - répondit-elle dans un sanglot étouffé - Tu as une liaison avec cette fille et tu me l'as cachée !!! - Mais non, voyons !!! Candice, ma chérie, tu trompes ! - Garde tes "ma chérie" pour cette gourdasse décolorée !!! Je ne suis pas dupe !!! De toute façon, tu m'as toujours dit qu'elle n'était pas ton genre : c'est louche, ça ! - Mais c'est la vérité !!! Voyons, Candice, tu sais bien qu'il n'y a que toi ! - Pffffffff !... Son joli nez orgueilleusement redressé, elle traversa la pièce d'un pas vif et s'enferma dans sa chambre. Nous nous retrouvâmes tous les trois à toquer bêtement derrière sa porte... - Candice, sois raisonnable !... - dit Terry dans une ultime tentative. - Laisse-moi ! Tu devrais déjà être en train de te préparer pour ta représentation d'ailleurs ! - Je ne partirai pas d'ici avant de t'avoir parlé ! - Mais tu vas être en retard pour ta première ! - Je m'en fiche ! De toute façon, je ne pourrai pas jouer, je suis trop bouleversé pour cela... - Terry... La voix de Candice se fit plus doucereuse. Dans un bruit de loquet qu'on soulève, la porte s'entrouvrit. - Laisse-moi entrer, Candice... Je n'aime que toi, tu le sais bien... Ce que tu as vu, ce n'était que du travail... du travail, rien de plus !... La jeune femme fronça les sourcils. - Je sais qu'elle à le béguin pour toi ! Je suis sûre qu'elle ne voyait pas cela comme du "travail"!... - Je me fiche de ce qu'elle peut penser !... C'est toi qui compte pour moi, personne d'autre ! Je suis prêt à rester devant ta porte toute la nuit s'il le faut !!! - Tu ferais ça? - Toute la semaine si tu veux !... Allez, s'il te plaît, "Taches de son"!... - Oh, cesse-donc de m'appeler ainsi ! J'ai passé l'âge ! - J'arrêterai si tu me laisses entrer !... Il n'obtint pas de réponse pendant quelques secondes puis la porte s'ouvrit en grand et j'aperçus la fine silhouette de Candice dans l'encadrement de la porte. Les deux amoureux s'observaient, se défiaient, se préparant à une joute. Mais c'est Terry qui céda en lui offrant ses bras. Sans attendre, Candice courut se blottir contre lui. L'arrogance apparente sur le visage du jeune homme s'effaça. Tendrement, il enfouit sa tête dans le creux de son cou. Déjà, la porte de la chambre se fermait derrière eux. Des éclats de rire fusèrent à travers la cloison. Tout en revenant vers le salon, je me tournai vers William un peu gênée d'être le témoin de leurs tendres effusions. Ce dernier haussa les épaules. - C'est la même chose à chaque fois ! Ils se disputent puis se réconcilient quelques instants après ! - C'est explosif, en effet ! - constatai-je en plaisantant - L'ennui ne doit pas être de mise en leur compagnie!... - Oui, ils ont tous deux un sacré caractère ! - ajouta-t-il en riant. Je me rapprochai de la fenêtre qui nous offrait une vue imprenable sur la ville. De notre 32ème étage, je contemplais l'horizon cerné d'immeubles à la taille démesurée, écrasant de leur imposante stature quelques groupes de bâtisses minuscules, vestiges d'un autre siècle. Je sentis les mains de William se poser sur mes épaules. J'appuyai ma joue contre l'une d'elles, sereine, savourant contre lui le calme après le cataclysme auquel nous venions d'assister. - Je t'offre une tasse de thé ? - me proposa-t-il au creux de l'oreille. J'opinai de la tête. Il revint quelques minutes plus tard, une tasse de Earl Grey à la main, mon thé préféré. Tandis que nous nous asseyions sur le canapé, je jetai un oeil sur la décoration de la pièce : des lignes épurées, voire minimalistes, côtoyant un ameublement art-déco d'origine, parfaitement conservé. Je trouvai que l'atmosphère définissait bien le personnage : à la fois moderne et d'un autre temps dans son attitude, contraste saisissant avec les autres garçons de son âge. Mais peut-être n'avais-je pas rencontré les bons auparavant ? Je réalisais que les sentiments forts que j'avais cru éprouver précédemment pour d'autres personnes s'avéraient sans commune mesure avec ce que je pouvais ressentir pour lui. Je ne connaissais pratiquement rien de lui, et pourtant, je me sentais plus en confiance que ne je l'avais jamais été jusqu'à présent avec quelqu'un. Ma nature soucieuse se dissipait en sa présence et je ne pus que m'avouer que j'étais profondément tombée amoureuse de lui. L'intrusion de Terry et de Candice dans la pièce interrompit mes réflexions. - Bigre ! Je suis sacrément en retard !!! - s'écria Terry avec agitation tout en empruntant la tasse de thé de William et la portant à ses lèvres - Ta soeur me rendra dingue !!! Cette dernière lui assena un coup de coude vengeur dans les côtes. Le jeune homme cachant une grimace de douleur, la serra contre lui en riant. Leur petit jeu de chiens et chats se montrait très distrayant. Son regard turquoise se posa tout à coup sur moi. Un sourire énigmatique illumina son visage. - Tu ne me présentes pas, William ? - Excuse-moi Terry mais tu ne m'as pas vraiment donné l'occasion de te présenter Justine... Une... Mon amie... - Enchantée Justine - fit-il en me baisant la main. Je comprenais à présent l'inquiétude de Candice à son égard. Ce garçon était un vrai charmeur ! - Que dirais-tu de venir assister à la représentation de ce soir ? William se redressa et s'approcha de nous, le torse plus bombé que de coutume. - Si tu n'y vois pas d'objection, je souhaiterais l'accompagner... - Mais j'y comptais bien, mon ami ! - fit-il, ironique - Tu ne crois pas que j'allais laisser ta soeur, ma fiancée, se rendre au théâtre sans chaperon ?!!! William répondit par une moue dubitative. - Bon, vous m'excuserez, mais il faut que j'y aille !!! Il est déjà 16 h00 , et je dois encore procéder à l'essayage du costume et au maquillage avant d'être fin prêt pour ce soir. Souhaitez-moi bonne chance ! - Tu n'en auras pas besoin... - fit William en le raccompagnant vers la porte d'entrée - Tu vas nous éblouir comme d'habitude ! A toute à l'heure, mon ami !... Terry envoya un baiser de la main à Candice puis s'évanouit, tel un courant d'air, le bruit de ses pas s'éloignant à vive allure dans le couloir de l'immeuble. William se tourna vers moi et remarqua mon air dépité. - Mais que t'arrive-t-il ? Cela ne va pas ? Tu ne te sens pas bien ? - demanda-t-il avec inquiétude. - Je vais très bien, rassure-toi... C'est que... Il s'approcha de moi et prit mes mains entre les siennes. Je levai vers lui un regard éploré empreint d'un certain malaise. D'une voix chevrotante, je parvins à articuler : - C'est que je n'ai rien à me mettre !!!!
Broadway, ses lumières, son effervescence... Enivrée de toutes ses sensations nouvelles, je tâchais de me remémorer, dans le taxi qui me ramenait chez Nila, les quelques heures enchanteresses que je venais de vivre : tout d'abord la robe sublime que Candice m'avait prêtée, toute de soie rose pâle aux imprimés cachemire, notre entrée dans le théâtre parmi les V.I.P, notre accueil dans un des box les mieux placés du lieu, puis le spectacle en soit, divin, sublime, irréel. Chez William, je n'avais perçu de Terry qu'un personnage à la fois goguenard et attendrissant. Je découvris ce soir-là l'immensité de son talent, la transformation qui s'opérait en lui dès qu'il entrait sur scène. Il ne jouait pas Roméo, il était Roméo. Les murmures dans l'auditoire se taisaient à l'écoute de ses paroles comme s'il s'agissait d'un message céleste. Il devenait prince, il devenait roi, il était le maître sur scène et nous ses vassaux consentants, éblouis de tant de grâce sur un être si jeune, achevant tout juste ses 21 ans... Parfois, je me tournais vers Candice, assise à côté de moi, qui vibrait au rythme des apparations de Terry. Je l'observais, fébrile dans les combats, émue lors des confessions amoureuses, se mourant comme son aimé lors de la scène finale. Quand le rideau se referma, elle s'écria, sanglotant de joie : "C'était magnifique !!! Il est magnifique !!!" Et nos coeurs bondirent à l'unisson quand les acclamations explosèrent au moment du salut des comédiens. Ce n'était plus que sifflets, hourras, cris de joie, brassées de fleurs jetées par dizaines sur la scène ! Le public, debout, scandait le nom de Terrence Grandchester comme un hymne à la gloire du jeune comédien, lequel, admiratif, saluait humblement l'assistance. Ce que je remarquais, et qui me fit frissonner d'émotion, alors que tout n'était que liesse autour de lui, c'est le regard qu'il leva vers Candice, débordant de fierté et de tendresse. A ce moment là, je compris tout l'amour qu'il éprouvait pour elle, au-delà de tout, plus puissant que les démonstrations d'allégresse qui le submergeaient. Elle était sa vie, son air, son âme, l'incarnation d'un amour pur et vrai, indestructible. Il était à présent évident que Suzan Marlowe, prétendante au premier titre dans l'acquisition du coeur de Terry, était condamnée à ramer pour le restant de ses jours sur les mers de sa désillusion, à moins qu'elle ne jette son dévolu sur quelqu'un d'autre, tant son charme, incontestable, faisait pâle figure devant la séduction naturelle de Candice. William voulut que je l'accompagne à la fête organisée pour la troupe dans un des restaurants les plus huppés de la ville, mais étrangement, je refusai, tant ses émotions de la journée m'avaient bouleversée. Je me gardais de lui confesser que la véritable raison était que j'ignorais ma capacité de résistance face à une nouvelle proposition de sa part de "venir prendre un dernier verre chez lui..." Bien que ne sortant pas tout droit du couvent, ma bonne éducation et mon orgueil me poussaient à mettre quelques distances entre nous. Je n'avais plus aucune maîtrise sur moi-même quand il se tenait à mes côtés, et je ne voulais pas que notre relation soit galvaudée par un moment de faiblesse que j'aurais regretté amèrement par la suite. Il n'émit aucune observation, se contentant d'arborer un de ses sourires mystérieux coutumiers. Il m'appela un taxi, m'embrassa tendrement avant de me laisser partir, et me donna rendez-vous le lendemain à Anim'Box. Le week-end s'était écoulé à une vitesse vertigineuse si bien que je ne réalisais pas encore que nous allions être lundi ! Mais contrairement au rejet viscéral que j'avais coutume d'éprouver pour ce premier jour de la semaine, je me surpris à ressentir de l'impatience à me retrouver le lendemain. Je baillais d'épuisement en ouvrant la porte de l'appartement de Nila. J'eus à peine franchi le seuil que celle-ci surgit devant moi, tel un lutin bondissant de sa boîte. Je sursautai. - Dis-moi tout !!! - fit-elle, le regard exorbité - J'en crève depuis des heures !!! Le ton exaspéré de sa voix, la fatigue de la journée accumulée, provoquèrent en moi la montée d'un rire nerveux incontrôlable. Nila, bon public, s'esclaffa avec moi, et c'est roulées dans nos couvertures, chacune à un bout du canapé de son minuscule salon, que nous échangeâmes nos récits respectifs jusque tard dans la nuit. Je finis par sombrer dans un sommeil profond, réparateur et bienfaiteur, dont les rêves, même les plus merveilleux perdaient de leur féerie en comparaison de la richesse de la réalité.... Fin du chapitre 2 © Leia - octobre 2006
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